Astreinte-là, au moins, je sais où va mon argent
octobre 29, 2010
Hier, les médias nous annonçaient que Fedasil avait été condamné par un tribunal à loger un candidat réfugié sous peine d’astreinte. Une astreinte de 500 euros par jour. Et que ledit candidat avait fait exécuter le jugement.
Bien entendu, l’affaire n’a pas manqué de choquer.
"Tous ces malheureux qui chez nous n’ont rien ou presque, ils doivent l’avoir mauvaise"
"Je vais aller dans un pays en guerre, prendre sa nationalité et venir demander l’asile ici"
Ces propos outragés et bien d’autres sont compréhensibles. Si ce n’est qu’à peu près tout le monde a inversé les rôles.
Car le méchant, dans cette histoire, c’est Fedasil (et partant, l’Etat belge). Le gentil, c’est ce candidat réfugié qui n’a fait qu’exercer un droit que lui accorde la loi. Loi prescrite par… l’Etat belge, bien sûr. Droit qu’on lui a refusé, bien sûr.
Enfin, quand je dis bien sûr, ça peut paraître bizarre, évidemment.
Disons que ça ne m’étonne pas, dans un pays qui ne cesse d’annoncer qu’il va régler ce problème. Dans un pays qui a aussi écrit une loi qui dit que les bâtiments abandonnés pouvaient être réquisitionnés et ne la respecte pas non plus. Dans un pays bondé de bâtiments publics inoccupés. Dans un pays qui est sensé respecter les Droits de l’Homme.
Dans un pays qui préfère payer des astreintes de plus en plus élevées (puisque rien ne bouge) à respecter ses propres lois.
Alors bien sûr, moi aussi, ça me choque. Surtout que 500 euros, c’est un tiers de mon salaire. Et que mon salaire, il est vraiment trop juste. Et que j’ai dû demander un étalement de mes impôts. Et insister longuement pour l’obtenir, parce qu’on me le refusait. Et que même comme ça, c’est difficile.
Mais mon pays, le vôtre, ça fait des années qu’il vit sans gouvernement avec des élus payés pour le gouverner. Ca fait des années qu’il vit dans des trains non-sécurisés malgré tout le pognon versé pour qu’ils le soient. Ca fait des années qu’il prétend que ses minimexés peuvent vivre avec le minimex. Ca fait des années qu’il ne fait rien pour que ses prisonniers sortent grandis de ses prisons. Ca fait des années qu’il paye bonbon des mandats multiples à des personnes uniques…
Alors on peut s’en prendre à ce mec. Oui, vous savez, celui du début de mon texte. Ce type qui a fui son pays (qui a probablement dû le fuir), qui a quitté les siens, qui a débarqué dans mon pays froid et pas accueillant, qui a erré dans nos rues, qui s’est rendu où il devait se rendre pour faire tout bien comme il faut.
Mais ces 500 euros par jour, je veux bien les payer. Parce que mon pays, il n’est pas mieux que vous et moi. Il parle beaucoup, mais il ne fait pas grand chose. Et m’est avis que si on touche à son portefeuille, on a peut-être une petite chance.
Après tout, les actionnaires des banques y sont bien parvenus…
16-02-11: suite
Nous avons un législateur qui fait des lois, y compris contraignantes pour lui. Parmi ces lois, il y a l’obligation de loger les sans-papiers demandeurs d’asile.
L’Etat, qui ne respecte pas ses propres lois, se voit condamné par la justice à le faire, sous peines d’astreintes de plus en plus élevées, puisque l’Etat préfère payer des astreintes à respecter ses propres lois.
Les astreintes, élevées donc, choquent le bon peuple qui a du mal à comprendre et encore plus celui qui n’aime pas les étrangers. (Ce que j’en pense moi: http://annelowenthal.wordpress.com/2010/10/29/astreinte-la-au-moins-je-sais-ou-va-mon-argent/)
Et là, le PS propose qu’au lieu de verser l’argent des astreintes aux gens qui ont recouru à la justice pour obtenir un droit que l’Etat lui a octroyé mais ne lui donne pas… il le verse à un fond… du gouvernement (à destination d’ONG).
Et une petite chose me turlupine: si le PS fait une telle proposition à l’heure où la problématique n’est plus aux astreintes, c’est que le PS considère que les astreintes sont un système à pérenniser?
Madame Galant
octobre 28, 2010
Madame Galant,
Si je vous écris encore une fois, c’est dans un tout autre but que la précédente (http://annelowenthal.wordpress.com/2010/08/05/madame-galant/).
C’est vrai qu’à l’époque, je m’étais un peu emportée, mais vous le savez, Jacqueline (on va s’appeler par nos prénoms, puisqu’on aura hélas je le crains souvent l’occasion de se parler), les meilleures relations sont celles qui se nourrissent aussi de discussions tumultueuses. Alors j’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur et que vous accueillerez avec bienveillance la requête que je vais vous formuler à l’instant.
Je vous ai écoutée ce matin (enfin, non, je vous ai écoutée ce soir parler dans le poste ce matin - http://www.rtbf.be/info/matin-premiere/dossier-immigration-269631 -) dire que les candidats réfugiés accueillis dans les communes recevaient "56 euros d’argent de poche par jour".
Votre interlocutrice, Madame Mawet, a bien essayé de vous faire entendre raison, en rectifiant "35 euros par jour octroyés aux CPAS par réfugié", vous n’en avez pas démordu.
Aujourd’hui, sur Facebook (vous savez, ce site de socialisation sur lequel vous posez de manière fort seyante), j’apprends que les 56 (ou 35, qu’importe) euros par jour, c’est pour le logement, la nourriture et tout le touin touin. Le touin touin, Jacqueline, ça comprend plein de choses (parce qu’un candidat réfugié, ça s’habille, ça tombe malade, ça s’encadre…).
Et qu’en fait d’argent de poche, c’est 6 euros par semaine qu’ils reçoivent, les candidats réfugiés.
Et 6 euros, Jacqueline, ce n’est même pas trois pains (oui, parce que je ne sais pas si tu – on se tutoie, hein – as déjà vu un colis alimentaire, c’est pas vraiment Bysance!). Ce n’est même pas un livre de poche ou un cinéma. Ce n’est même pas le pourboire qu’un candidat réfugié toucherait en une soirée dans un café de campus étudiant (si ces gens-là travaillaient au noir, bien sûr).
Alors Jacqueline, peut-être bien que ton CPAS, que tu as appelé ce matin "pour être sûre de mes chiffres" (sic) s’est trompé? Ou peut-être que tu devrais revoir la gestion des 56 euros quotidiens que tu touches pour tes candidats réfugiés? (Ou peut-être pas en fait, pour une fois que tu te montrerais généreuse…)
Ah oui, Jacqueline, encore une chose. Ce matin, dans le poste, tu as dit que ta commune accueillait des Bulgares et que tu pensais bien qu’il n’y avait pas la guerre en Bulgarie.
Alors d’abord, il faut que je te félicite. Parce que là, en une phrase, j’ai pu constater deux progrès notables dans ton chef: tu t’es informée avant de parler, puisque tu sais qu’il n’y a pas de guerre en Bulgarie. Et tu accueilles des candidats réfugiés.
Par contre, et je suis désolée d’avoir encore à te contredire, mais comme te le faisait très judicieusement remarquer une auditrice, dans certains pays-d’Europe-même-pas-en-guerre, on est encore persécuté parce qu’on est Rom, par exemple. Ou parce qu’on est homosexuel. En Bulgarie, par exemple.
D’ailleurs, tu l’as dit toi-même: "La plupart des citoyens de ce pays ne sont pas menacés ou en danger". Seulement, il faut que tu apprennes encore une chose, Jacqueline: "la plupart", ça ne veut pas dire "tous".
Même en Europe, Jacqueline, on peut avoir des vies telles qu’il faut les fuir pour survivre.
A cause de gens comme toi, par exemple. Tu sais, des gens mal informés et un peu bêtes. Ou bien informés et carrément haineux. Des gens qui savent très bien, dans les deux cas, à quel public ils adressent leurs raisonnements malhonnêtes, leurs chiffres tronqués, leurs raccourcis imbéciles. Et qui savent très bien, dans les deux cas, dans quel but.
Alors Jacqueline, voici ma requête: tais-toi.
La mixité est partout. Et déductible!
octobre 13, 2010
Entre ceux qui se demandent à qui ils ne payeront pas leur facture (fracture?) ce mois-ci et ceux qui pleurent encore leurs défuntes actions Fortis, une chose met tout le monde d’accord: le monde va mal. Le fossé se creuse. La classe moyenne devient minable, les pauvres sont vraiment très pauvres et personne ne sait trop comment il va se sortir de ça.
De plus en plus de gens ne se soignent plus, ne mangent plus à chaque repas, s’habillent de ce qu’on veut bien leur donner et ne parviennent tout de même pas à épargner. De plus en plus de gens renoncent aux vacances, aux pneus d’hiver et au resto et restent tout de même pauvres.
Pourtant, il y a des choses à faire. Dès la toute petite enfance. A commencer par montrer à nos chers (très chers) petits qu’une autre vie est possible, que le fils du directeur n’est pas plus capable que celui du chômeur, même si tout le monde n’est pas armé pareil.
Et ça, mesdames et messieurs, ça porte un nom: la mixité.
L’Etat, qui ne fait pas toujours des conneries, l’a bien compris. Ca fait même grincer des dents parce que la mixité, c’est difficile à organiser et à gérer. Mais avouons que l’intention est louable.
Bien intégrée, la mixité, ça marche tellement bien que personne n’en parle. Même moi, qui suis infomaniaque, j’en apprends tous les jours. Aujourd’hui, c’est grâce à Isabelle, qui m’a appris que dans le sport aussi, l’Etat veillait à la mixité en favorisant l’accès à certaines disciplines.
Je vous laisse découvrir.
Une porte qui claque vaut mieux que… toi qui l’ouvres trop
octobre 11, 2010
Je vous épargne le récit du buzz, puisque vous me lisez tous (je crois) via Facebook.
Toujours est-il qu’on a fait le buzz. En partant d’une blague entre potes: BDW claquait la porte, ça nous aussi on peut le faire, d’ailleurs on va le faire. On est le 4? Faisons-le à 16h44. Et voilà. Succès immédiat, médias compris. Un jour plus tard, 2000 membres et des relais dans des journaux et chroniques d’ici et même de France. Un buzz, quoi.
Avec comme d’habitude (oui, j’ai un peu l’habitude), le flot léger mais pernicieux des critiques ironico-acerbes et autres remarques du style: "Ca ne sert à rien", "C’est pas ça qu’il faut faire!", "C’est pas assez fort, on veut que ça change!", "Votre truc va s’éteindre aussi vite qu’il s’est allumé", "Encore du blabla, faut de l’action"…
Alors ok. Ok, ok, ok.
D’abord, l’action, je connais. Je volais au-dessus des barbelés, emportée par un jet d’autopompe (Cécile, si tu me lis…), que certains d’entre vous ne savaient même pas encore dire "Maman, c’est trop inzuste!". Et il y a un an, je mendiais dans le métro en gueulant que c’était interdit.
Et justement, parce que ça me connaît, je peux vous dire certaines choses.
- Combien serez-vous, ceux qui sont si prompts à déclarer le discours inutile, quand on vous invitera à passer dans la rue? Je vais vous le dire. Sur 3000, on sera 50. Grand max. Et pas vous. On le sait, on doit avoir 13 vidéos et autant de photos de claquages de portes. Et aucune de l’un de ceux qui trouvent que "claquer les portes, c’est pas assez, il faut faire du concret"
- Qui se souvient du thème de la manif de l’autre semaine? Vous savez, celle où 100 à 150.000 personnes ont défilé dans les rues de Bruxelles… mais ouiii! Celle où, paraît-il, des flics ont arrêté arbitrairement, certains maltraité, des gens "présumés dangereux". Ah! Là, vous vous souvenez! Ca a fait le buzz!
- Le discours, c’est un truc vachement bien. Très utile. Zola, il était tout seul devant son bureau quand il a écrit "J’accuse!". Les nazis, ils ont tout bâti sur la propagande. Amnesty, ils écrivent plein de lettres, et souvent ça marche. Dans plein de pays du monde, s’il n’y avait pas des journalistes et blogueurs, il n’y aurait plus aucune pression. Même chez nous, sans les médias et internet, on n’a rien.
Alors bon. Vous pouvez me dire qu’"un truc plus fort, plus concret, ça serait plus porteur". Mais expliquez-moi, entre la manif de l’autre jour et notre claquage de portes, ce qui diffère en matière de médiatisation chez nous? A part que nous, on n’est pas passés au radio-guidage?
Expliquez-moi ce qui est plus utile? En quoi a-t-on moins marqué les esprits?
Et surtout, surtout, dites-moi ce qu’on doit faire, faute de le faire vous-mêmes. Parce que vos discours à vous ne sont jamais, eux aussi, que des discours.
Dites-moi aussi comment on doit le faire. Dites-nous comment tenir un discours qui mette d’accord 3600 personnes, qui mobilise 3600 personnes et qui soit assez porteur pour qu’il soit relayé.
Ah mais oui, je sais! On pourrait faire un groupe facebook!
Ou alors se bouger les fesses? Porter avec nous les idées qu’on soumet? Ou en proposer d’autres? Ou alors vous taire au lieu de saboter le peu qui se fait avec des discours encore plus lénifiants que ceux que l’on dénonce?
Voilà. Je vais encore claquer des portes. Et réfléchir avec ceux qui réfléchissent depuis une semaine au sens que l’on peut donner à tout ça. S’il faut donner à tout ça davantage de sens, ce qui n’est pas du tout certain.
Et quand ça sera oublié, ce qui est certes probable, je participerai à un autre buzz. Parce qu’il y a plein de bonnes raisons d’en faire.