Le droit de se plaindre

août 29, 2012

Lorsque vous critiquez une décision/un projet/un système, certains vous objectent: "Mais qu’est-ce que tu proposes, toi?"

Et si vous ne fournissez pas de réponse à cette question, ils considéreront que votre critique est nulle et non avenue.

Or elle ne l’est pas.

Prétendre que si est spécieux. Cela revient à dire: "Si tu n’as rien à proposer d’autre, tu n’es pas non plus à même d’affirmer que la situation actuelle est inacceptable", ce qui est totalement faux.

Si tout le monde n’est pas assez compétent pour proposer des alternatives, tout le monde est capable de ressentir l’injustice, de se sentir mal, d’estimer qu’une décision est mauvaise. De même que vouloir guérir de la grippe n’est pas illégitime parce qu’on n’est pas médecin, dire "ce système est insupportable" n’est pas interdit à ceux qui ne savent pas gouverner.

Je pense même que certains abusent du raisonnement parce qu‘il est castrateur (ndla:  castrateur, trice: excessivement autoritaire, répressif).

La démocratie, c’est la souveraineté du peuple. Notre "démocratie" (notez les guillemets), c’est, en principe, le gouvernement par ceux que le peuple a délégués pour ce faire. Tout le monde n’étant pas à même d’exercer le pouvoir (ou n’ayant pas envie de l’exercer), il est délégué à ceux qui se targuent de l’être. Et qui ne le sont pas toujours, par incompétence, par négligence, par égoïsme, que sais-je. Qui prennent parfois de mauvaises décisions. Et qu’on est en droit de critiquer pour ça, quand bien même on ne serait pas capables de les remplacer, quand bien même on n’aurait pas autre chose à proposer.

Je dirais même qu’on est en droit de le faire parce que eux, ils se sont présentés à nos suffrages en s’affirmant à même d’oeuvrer au bien de tous.

Nous sommes très nombreux, la majorité même, à ne pas pouvoir proposer des alternatives à ce qui nous déplaît. Nous n’avons pas tous les éléments en mains, nous n’avons pas accès à toute l’information, nous n’avons pas spécialement le recul nécessaire ni même parfois les compétences pour appréhender ce qui précède. Mais nous avons le droit de dire qu’une chose "ne va pas", nous déplaît, est injuste. Et de réclamer sa suppression.

Insinuer le contraire, c’est plonger les gens dans le fatalisme, l’immobilisme. C’est les décourager au nom d’une imposture. C’est antidémocratique.

Outre les propos racistes et les attaques ad hominem, je supprimerai désormais tous les messages émanant de personnes non-identifiables.

Voilà, c’est dit. Ce blog porte mon nom, parce que j’aime qu’on assume ses opinions. Et comme en plus, le niveau du propos tenu est souvent proportionnel à celui du courage de celui qui le tient, c’est même avec plaisir que je le ferai.

Après tout, j’aime la cohérence. Et je pense vraiment que quand les médias agiront pareillement, leurs forums nous donneront moins la nausée.

Je me suis retenue de bloguer sur le sujet toute la journée d’hier. Je me suis dit "Dors dessus, calme-toi, on verra demain".

Eh bien voilà, on est demain et je suis toujours consternée.

La DH a donc publié un article qui commence comme suit: " Frédéric Dutroux, qui a désormais changé de nom pour s’appeler Frédéric XXX…". Les "XXX", c’est moi qui les mets. Pas la DH.

Non contente de ça, elle publie l’article sur sa page facebook et laisse la déferlante haineuse envahir le fil des commentaires, sans aucune modération. Ce qui nous permet d’apprendre, dans le désordre et en vous épargnant l’orthographe approximative: que Michelle Martin est pédophile. Que Michelle Martin est une pute. Que la pédophilie est héréditaire. Qu’on n’a pas le droit d’aimer sa mère quand elle a commis des atrocités sur des enfants. Que les enfants de Michelle Martin méritent le même sort que ses victimes. Qu’on va lui casser la gueule. A elle. A lui. Qu’il n’a pas le droit de toucher un héritage, parce qu’il est le fils d’une salope. Qu’il doit se tirer une balle…

Et vas-y que je t’encourage à monter en puissance, vas-y que je traite de pédophiles ceux qui osent s’offusquer de mes propos haineux. Que je les renvoie à leurs propres enfants. Que je les invite à, je cite, "Accueillir Dutroux chez vous". Vas-y que je m’excite tout seul derrière mon écran, de plus en plus persuadé de mon fait, puisque plein de gens sont d’accord.

Caniveau

Que la DH ait pêché son info ailleurs et/ou qu’elle ait eu l’autorisation par la personne concernée de publier son nouveau nom ne justifie en rien qu’elle l’ait fait.

D’abord, parce que cette information n’apporte rien. Rien que la mise en danger d’un gars qui, en osant témoigner de son amour pour sa mère devant un lectorat aveuglé par la haine de celle-ci, allait ce faisant l’attirer à lui. Chose que la DH savait pertinemment.

Ensuite, parce qu’en surfant de manière aussi imbécile sur le besoin compréhensible de ce garçon de s’exprimer, elle ne l’aide pas. Elle aurait pu faire un bon article. Quelque chose de didactique. Avec une réflexion professionnelle sur cet amour inconditionnel de la mère, par exemple. (Elle l’a peut-être fait dans ses éditions papier, mais pas sur sa page FB).

Enfin, parce qu’en diffusant cet article sans aucune modération par après, elle a fait preuve d’un cynisme inacceptable. Faire du chiffre au détriment de l’information, on connaissait déjà. Faire du chiffre en surfant sur la bêtise au lieu d’informer aussi. Faire du chiffre en attisant à ce point les haines qu’on met sciemment quelqu’un en danger, voilà qui est plus rare. J’avais déjà connu ça une fois, quand pour le plaisir d’annoncer un scoop, un journal avait bafoué un embargo en faisant fi de la sécurité d’un petit garçon. Et tiens… c’était la DH.

Un mérite

Si la DH a un mérite, c’est de mettre en lumière quelque chose de consternant: certaines personnes, de nombreuses personnes, manquent à ce point de jugeote qu’elles sont capables dans un même temps de refuser l’inacceptable et de le souhaiter à autrui, voire même de menacer de le faire subir à autrui.

Certaines personnes, de nombreuses personnes, pensent, face à l’inacceptable, qu’il est héréditaire. Et mieux: qu’on est responsable des actes commis par ses parents.

Ces mêmes personnes sont infichues d’éructer dans un français correct (j’ai vérifié).*

Alors peut-être que la haine fait perdre certaines notions, mais j’ai plutôt tendance à me dire que tout cela pose question quant à notre enseignement, pourtant obligatoire… mais c’est un autre débat.

*Ceci dit, un bon usage de la langue ne garantit pas le bon sens et le recul, pas plus qu’une écriture approximative n’est le signe du contraire. Mais ça pose question.

Postliminaire: Certains m’ont objecté que "Parler de la DH, c’est faire de la pub à la DH". J’ai décidé de le faire quand même, parce que je ne pense pas que m’en abstenir changera quoi que ce soit. Et que je caresse le tout petit espoir qu’en combattant certaines choses, on peut les vaincre.

Une femme voilée sur une affiche électorale, à Molenbeek en plus, dans la liste de son bourgmestre de surcroît, voilà qui ne pouvait pas manquer de faire parler ceux qui verront là un signe de non-séparation de la religion et de l’Etat, un opportunisme de mauvais aloi ou plus simplement une occasion supplémentaire de casser du musulman.

Tout d’abord, je voudrais préciser que je n’aime pas le voile, du moins ce qu’il représente pour moi, à savoir la domination des hommes sur les femmes. Mais je refuse de mesurer des compétences politiques à l’aune de ce voile que je réprouve. Je refuse aussi d’obliger cette femme à ôter son voile le temps de sa campagne, alors qu’il est son quotidien. Je trouve même plutôt sain qu’elle l’affiche, puisqu’il est son quotidien et qu’en cela, elle est transparente. Ce faisant, elle affiche des valeurs, certes religieuses, mais qui restent des valeurs auxquelles chacun est en droit d’adhérer ou non. Et tout le monde a des valeurs.

Je renvoie ceux qui pensent qu’il s’agit là de pur opportunisme à ces candidates qui se pavanent en maillot de bain, à certaines affiches électorales, à ces partis qui volent si bas qu’ils s’emparent de l’affaire Martin, s’immisçant ainsi dans les prérogatives de la Justice, à ces candidats qui figurent sur des listes pour solliciter l’électeur et obtenir des mandats qu’ils n’exerceront pas…

Et si leur procès d’intention s’avère justifié, je les invite à se demander pourquoi certaines populations ont dû se réfugier dans un repli identitaire qu’il est bien facile de vilipender quand la discrimination fait encore rage partout, depuis la maternelle.

Il me semble qu’avant, vous savez, à l’époque du défunt PSC (!), le débat politique volait plus haut, mais c’est peut-être parce que j’étais plus petite… quoiqu’il en soit, il serait bon d’opposer à cette femme des arguments politiques, de proposer à ses électeurs des alternatives valables plutôt que de se jeter sur ce voile qui, finalement, arrange tout le monde (et pousse… au repli identitaire).

J’ai eu l’occasion de la lire sur un mur facebook. Elle tient un discours politique, sereinement, loin de ces considérations. Un discours qui ne me suffit pas. Je ne voterais donc pas pour elle si je résidais dans sa commune. Mais pour cette raison-là.

Et si on refuse d’accorder une pensée politique à une femme parce qu’elle porte le voile, il faut aller au bout de son raisonnement. On peut pour ce faire "lutter contre le voile" et l’arracher aux femmes qui le portent. On peut aussi "lutter contre ce que le voile représente". C’est là que va ma préférence. Mais ça, ça demande du fond. Beaucoup de fond. C’est probablement trop demander…

Quand la morosité menace les peuples, et pire encore quand ils y sont plongés, on leur désigne bien souvent un bouc-émissaire, punching-ball bien commode qui permet de détourner l’attention des gens de ce qui les a plongés… dans la morosité.

En Belgique, on est gâtés. On a plein de boucs-émissaires. Parfois l’un après l’autre, de manière cyclique, parfois tous ensemble. Et on est d’autant plus chanceux que certains de ces boucs-émissaires sont de véritables saloperies qui réveillent en nous des traumatismes profonds.

Mais, gourmands que nous sommes, nous ne nous contentons pas de désigner les crapules, nous faisons des packages. Et donc, par exemple, nous ne disons plus "Les intégristes musulmans", nous disons "Les musulmans". Nous ne disons plus "L’Eglise catholique", nous disons "Les catholiques", voire "Les chrétiens", voire encore "Les croyants". Nous ne disons plus "Les politiciens véreux", nous disons "La politique (c’est de la merde)", ou encore "Tous pourris".

Et quand, a contrario, nous ne voulons pas généraliser (parce que ça nous inclurait dans le package), nous stigmatisons. Ainsi, nous ne disons pas "Il faut lutter contre le sexisme", nous regardons la bave aux coins des lèvres un reportage nous montrant exclusivement des hommes d’origine arabe agresser une femme en rue. Nous ne disons pas "L’homophobie, est à proscrire", mais nous gueulons sur "Les religions" à chaque fois que les représentants de l’une d’elles dérapent sur la question.

Donc, non-contents de nous empresser, largement aidés en cela par certains (nombreux) médias et certains (candidats) politiques, de nous détourner de ce qui cause notre morosité, nous sombrons à qui mieux mieux dans les généralisations et des stigmatisations qui arrangent beaucoup de gens, du politicien en mal de fond au financier avide de fonds, en passant par des médias en mal de lectorat. Des gens qui ont bien compris qu’en plus, ça nous faisait plaisir.

Et ça, j’ai vraiment du mal à le comprendre. Parce nous savons très bien que ce faisant, nous sommes dans l’erreur. Nous savons très bien que cette haine qu’on nous attise ne nous apportera rien de bon. Et nous savons très bien que notre morosité ne vient pas des packages que nous désignons pourtant sans cesse. Et nous savons aussi qu’en incluant des saloperies dans des packages, le combat contre les saloperies est perdu d’avance, puisque ce partant nous leur tendons le bâton pour nous battre.

Il est certes plus facile de nous désigner un ennemi bien identifiable et d’autant plus suspect qu’il ne nous ressemble pas, de faire dans le package plutôt que dans la nuance, mais ne pourrait-on pas, si on ne veut pas la comprendre, se contenter de râler sur notre morosité? Ou exiger de ceux qui nous induisent dans l’erreur qu’ils nous l’expliquent au lieu de nous désigner de faux coupables?

Doit-on vraiment avoir un ennemi pour être heureux? Si oui, alors choisissons-le intelligemment. Et combattons-le, aussi nombreux, systématiques et passionnés que lorsque nous le faisons à mauvais escient. La généralisation est toujours imbécile (sauf celle-ci). Et l’imbécillité, ça n’épanouit pas grand monde.

Michelle Martin a osé réclamer davantage de papier WC en prison. (L’Avenir)

Michelle Martin pourrait bénéficier d’"avantages" sociaux. (Sudpresse)

Eh oui, chers amis, c’est le scoop du mois d’août: Michelle Martin est un être humain et ça, c’est vraiment une honte!

Alors certains médias, de très nombreux médias, vous le répètent à foison pour que vous puissiez vous en indigner. Michelle Martin est un être humain!!!!! Elle a des droits!!! Elle ose vouloir se torcher le cul! Et notre système lui permet de toucher un revenu d’intégration!!!

Lisez, braves gens, il en restera toujours quelque chose. De pas très reluisant, mais vous pourrez toujours vous torcher le cul avec. Et ça, c’est vraiment fondamental.

Après la population du quartier Anneessens, après la probable libération de Michelle Martin, voici venue… la circoncision. Après, on nous parlera de moutons égorgés, puis on reviendra probablement sur les fumeurs. Le chômeurs sont bien entendu partout et comme c’est l’été, on nous parle des gens du voyage, qu’on mélange à la copieuse soupe "Roms".

Vivement encouragés par certains médias et une campagne électorale qui a décidé d’une fois de plus voler bas, nous voilà tous lancés dans des débats sans fin sur des problématiques qui, même si elles nous concernent, sont loin, très loin des véritables problèmes de notre société.

Des problèmes certes compliqués à comprendre (et à expliquer) mais qui en ce moment sont en train de ruiner des pays voisins et partant, de nous plonger dans l’incertitude. Le terrain est très favorable. Alors faute de s’attaquer à des enjeux tels que les transactions financières et autres grosses fortunes on s’en prend de manière systématique et cyclique à… son voisin.

Il est certes très facile d’attaquer le fumeur, la religion ou le quartier Anneessens. Parce que la fumée est en effet dérangeante, la religion est en effet porteuse de certains radicalismes et le sexisme est plus facilement identifiable dans certains quartiers.

Difficile dès lors de s’opposer à cette tendance générale qui consiste à nous monter en épingle des problèmes qui en occultent bien d’autres et nous divisent chaque jour davantage, pour le plus grand plaisir de certains médias et de certains candidats politiques. Refuser qu’on stigmatise une population, quelle qu’elle soit, vous attire illico bon nombre de commentaires fâchés, voire haineux. Refuser que la circoncision devienne un problème économique, que la libération de Martin soit odieuse, qu’on fasse des Musulmans les porte-drapeaux du harcèlement de la femme et les fumeurs ceux de la ruine de notre sécurité sociale, ça fait très vite de vous un suppôt du mal, même si vous prenez toutes les précautions oratoires possibles (d’ailleurs, je le fais encore une fois: la circoncision a certes un coût, fumer, c’est mauvais pour la santé, le harcèlement est insupportable et le radicalisme, c’est mal).

Moi qui suis (si, si!) quelqu’un de prédisposé au bonheur (merci papa, merci maman), d’un optimisme indécrottable (d’où ce blog, qui n’existerait pas si je ne croyais pas au changement) et très souvent de bonne humeur, je suis plus souvent estomaquée par la proportion que prennent certains sujets que par les sujets eux-mêmes. Fondamentalement, je me fous que des gens pratiquent la circoncision. Les fumeurs ne m’emmerdent pas plus que ceux qui me parlent après avoir mangé un pesto, si je suis de bonne humeur. Je suis contente d’avoir toute ma vie professionnelle cotisé pour les chômeurs, d’autant que d’ici quelques jours, je bénéficierai aussi de cette solidarité. Aucune religion ne m’a jamais donné d’urticaire, même si certains religieux bien.

Et je pense sincèrement que tout le monde est pareil. Que l’autre ne nous dérange pas parce qu’il est autre. Que fondamentalement, vous n’en avez rien à foutre que des gens fument, soient circoncis, aient la foi et la pratiquent, terminent leur peine dans un couvent.

Pourtant, dès qu’on a la possibilité de généraliser un comportement condamnable à l’ensemble d’une population, fortement aidés en cela par des médias et candidats politiques, on est un tas de gens à s’empresser de le faire. Quand une femme qui a eu un comportement atroce fait usage des outils du système, on nous invite à condamner la femme et pas les outils du système. Et ceux qui tentent d’infléchir la tendance sont aussitôt traités de défenseurs du comportement incriminé.

Alors rêvons un peu. Concentrons-nous sur notre bonheur personnel. S’il passe par celui d’autrui, tant mieux. Sinon, ce n’est pas grave, il aura au moins le mérite de ne pas nous monter les uns contre les autres. Et exigeons de nos décideurs et de nos médias qu’ils s’emparent plutôt des vrais problèmes des gens. Qu’ils nous expliquent pourquoi la Grèce crève de faim, pourquoi l’Espagne crève de faim. Pourquoi nous crèverons bientôt de faim. Que les uns dénoncent l’absence totale de solidarité de certains. Que les autres les y contraignent. Même si ces sujets-là sont autrement plus compliqués, autrement moins vendeurs donc.

L’ennemi n’est pas le Musulman, le Juif, les Clarisses, le fumeur, le chômeur. L’ennemi, c’est celui qui nous le fait croire.

Le "cas Martin", au-delà de l’horreur qu’elle représente et de cette vérité que certains réclament (car la vérité judiciaire, elle, elle est faite), ne peut pourtant en aucun cas nous faire reculer. On ne peut pas, parce qu’on considère une affaire plus grave qu’une autre (aidés en cela par les médias), faire un bond en arrière.

Si Martin bénéficie d’une libération conditionnelle, c’est parce qu’un jour, à l’issue d’un procès d’assises, un jury populaire en a ainsi décidé en toute connaissance de cause: il n’a pas imposé à Martin une réclusion à perpétuité assortie d’une mise à disposition du gouvernement. Il l’a condamnée à 30 ans de réclusion, sachant très bien qu’elle pourrait demander une libération conditionnelle anticipée.

Au-delà de l’horreur, bien réelle de ce qu’a fait Michelle Martin, au-delà de la colère, compréhensible, que suscite son éventuelle libération conditionnelle chez certains, il faut absolument, je pense, prendre de la distance. Considérer la problématique dans son ensemble.

Le fait que les soeurs Clarisses aient décidé, et expliqué dans un communiqué on ne peut plus cohérent à mes yeux d’accueillir Michelle Martin nous rappelle encore une fois le fait qu’en Belgique, il n’y a rien ou presque pour accueillir des gens comme Michelle Martin et devrait nous faire réfléchir au fait que ce problème concerne bien d’autre gens à leur sortie de prison, que ce soit en conditionnelle ou non, d’ailleurs.

Sachant qu‘il n’y a rien ou presque pour faire en sorte que les prisons servent à quelque chose au-delà du simple enfermement de gens pour lesquels le système n’a même pas envie d’imaginer d’autres solutions de réinsertion, on peut effectivement s’inquiéter pour notre sécurité. Car que faire quand on sort de prison après parfois de nombreuses années dans des conditions épouvantables, avec zéro chance de trouver un boulot, zéro acquis en prison (où certains entrent sans même savoir lire), aucun sevrage, parfois aucun domicile, aucun papier et personne pour vous guider?

La libération conditionnelle est une possibilité offerte à des gens qui, condamnés à des peines de prison, peuvent envisager une sortie anticipée, moyennant certaines conditions, comme son nom l’indique.

Et ça, c’est fondamental.

Outre le fait qu’à titre personnel et pour les raisons expliquées sous le lien plus haut, je ne pense pas que dans ses conditions actuelles, la prison fasse du bien à qui que ce soit (sauf à y garder tout le monde ad vitam), il est fondamental de se souvenir que tout prisonnier est un être humain. Aussi monstrueux soit-il, il reste un être humain. Capable du pire et du meilleur. Et que si en effet certains prisonniers nous inspirent plus d’horreur que d’autres, la prison est dans la grande majorité des cas, un passage.

Dire à quelqu’un qui entre en prison qu’il aura, au terme d’une partie de sa peine, la possibilité de montrer son amendement, c’est lui dire "Tu as merdé, tu peux changer". Ou mieux: "Tu peux fonctionner autrement, nous pensons que tu en es capable". Et ce travail, même s’il est certes plus que grand temps de l’encourager au sein même des prisons, est possible pour un certain nombre de condamnés.

On peut décider que non. On peut décider qu’un mec qui est condamné à 30 ans doit purger 30 ans. On peut lui dire qu’il n’est pas dans notre catégorie d’humains. Qu’il n’est pas humain. Qu’il ne vient de nulle part, que rien ne l’a mené là et que rien ne pourra le rattraper. Qu’on ne croit pas en lui. Mais ce raisonnement est très dangereux. Et un peu facile. Ranger des gens dans des catégories, c’est commode. Mais ça ne fera avancer ni eux, ni l’humanité. C’est d’ailleurs à mon sens ce qu’on fait en maintenant nos prisons dans cet état catastrophique et leurs prisonniers dans un système plus abrutissant qu’autre chose.

Et alors, je ne donne pas cher de la peau du personnel pénitentiaire. Ni de la nôtre.

Il serait temps aussi de faire en sorte que certaines personnes n’aient jamais à entrer en prison. C’est possible. Moyennant un peu de volonté politique en matière de prévention.

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