La curée

septembre 13, 2010

J’avais 7 ans, j’étais en seconde primaire dans une école bien bourgeoise du Brabant wallon. Une de ces écoles pleine d’enfants de bonne famille, perdue au milieu des champs, où il faisait bon vivre.

Une école qui avait également pour élèves des enfants du juge d’un home de la commune.

Et un prof, LE prof. Le roi du bricolage-qui-tue (sauf qu’on ne disait pas -qui-tue à l’époque. On parlait français à l’époque). Un prof qui faisait rire, aussi. Surtout les autres. Pas la petite fille qu’il faisait aller au tableau quand elle pleurait parce qu’elle pleurait bizarrement et que c’était drôle. Pas les petits garçons venus du home et qui étaient régulièrement humiliés, leurs affaires jetées dans la cour… Pas moi, qui devais, avec d’autres, travailler devant, par terre, parce que j’étais une cochonne. Et qui devais imiter le cochon quand un adulte (un autre prof, la directrice…) entrait dans la classe. Et qui me suis baladée dans la cour avec une pancarte « Je suis un âne » accrochée au cou. Il a fallu 10 ans pour qu’une maman me rassure: je n’avais pas fantasmé, son fils avait vécu tout pareil et avait été changé d’école, en dépression. Je n’avais rien dit, parce que je pensais que tout le monde savait. « M’enfin, Anne, si j’avais su ça, il aurait eu mon poing dans la gueule! », m’a dit ma mère, qui pourtant parlait elle aussi très bien, d’habitude.

J’avais 12, 13 ans, j’étais en deuxième secondaire dans une école bien bourgeoise du Brabant wallon. Dans la classe DU prof-de-la-mort. Le meilleur. Celui, un abbé, chez qui on m’avait inscrite de force parce que j’étais nulle à l’école. Celui qui m’a annoncé à Noël que « de toute façon, tu vas doubler ». Celui qui en week-end de classe m’a expliqué que j’avais un problème avec mon corps, parce que je ne voulais pas prendre ma douche avec les garçons. Celui qui nous regardait sous la douche parce que, nous avait-il expliqué, « elle est difficile à manier ». Celui dont une éducatrice nous protégeait en camp de montagne, quand il tambourinait à la porte pour entrer dans les douches.

J’avais 25 ans, j’étais journaliste. Je couvrais le procès d’un chef de chorale accusé de pédophilie, soutenu par un confrère, soutenu par des parents, qui ont été jusqu’à incriminer le gamin qui l’accusait.  Maintenu dans la chorale malgré la condamnation qui le lui interdisait (puis, pour être complète, acquitté faute de preuves par la Cour d’appel). J’ai couvert aussi une sombre affaire d’attouchements présumés dans un camp scout. Une affaire qui impliquait… mon prof, mais pour laquelle ni moi ni mes camarades n’avons été interrogés. Il est toujours aumônier, viens-je d’apprendre (sans confirmation).

Et là, j’ai compris quelque chose.

Un bon parent, un bon éducateur, un bon responsable, madame, ça ne met pas les enfants entre de mauvaises griffes. Un bon parent, ça n’admet pas des choses pareilles.

Un bon parent, un bon éducateur, ça laisse l’intolérable se produire parce qu’il est… intolérable.

On a tous en tête des faits graves sur lesquels on a fermé les yeux. Ou pour lesquels on s’est contentés d’une solution ponctuelle (et donc provisoire). On savait tous que des prêtres pédophiles avaient fait d’autant plus de dégâts qu’ils n’avaient pas été condamnés, au grand dam du sens moral de leurs victimes.

On a tous nos lâchetés. Et quelque part, tout ce boucan, même s’il est nécessaire car salutaire, ça nous arrange bien.

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2 Réponses to “La curée”

  1. lowett said

    Très bel article. Je pense que mon père est allé dans la même école bien bourgeoise du Brabant-Wallon que toi, en secondaire. J’ai beaucoup entendu parler d’un certain prof, abbé également, connu pour ce genre de frasques.
    C’est, comme tu le dis, le plus frappant. Un abbé « connu pour ce genre de frasques » qui était déjà connu à l’époque de mon père mais l’était toujours à l’époque d’un ami né en 1980.

    Je suis allée dans la même école bourgeoise du Brabant-Wallon, plus d’abbé cette fois, mais un autre prof connu pour terroriser les élèves. Mais il était nommé, donc on ne pouvait rien faire. Du moins, c’était l’excuse de la direction.
    Durant les vacances entre ma première et ma deuxième année, j’avais vraiment peur de finir dans sa classe ! Mais il est mort d’une crise cardiaque, et c’en fut enfin fini de la tyrannie.

  2. Yves Vandergheynst said

    Souvent les cadavres des noyés remontent à la surface! Même ceux que l’on avait lestés!
    Et pour le moment, çà pue grave! Le lisier, le vomi … Et pas que dans les bénitiers de West-Flandre et du Brabant wallon … Partout! Là où règne la relation d’autorité. La chape, quand ce n’est pas le huis-clos!
    Vengeance! Haine ! Dégoût!
    Dans l’ordre ou le désordre!

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