Où l’on apprend, par le truchement d’un incendie, que la démocratie est encore sacrée

novembre 3, 2011

Ainsi donc, Charlie Hebdo a joué avec le feu et s’est brûlé. 

Voilà pour les faits. Le reste, à cette heure, on n’en sait rien encore (du moins moi, je n’en sais rien). On sait que la Une du magazine à sortir était titrée « Charia hebdo ». On en déduit que, puisque déjà victime de menaces à l’époque où il avait publié des caricatures de Mahomet, cet incendie est le fait d’intégristes musulmans. On pourrait tout aussi bien en déduire que l’attentat est le fait de gens qui voudraient nous le faire croire. Ou de gens qui passaient par là, à la recherche d’un endroit à brûler. Ou d’un mari cocu.

Bref, on n’en sait rien, et ce n’est pas important ici.

Elle était belle, hier, cette presse unanime. Ils étaient grands, ces médias, à crier qu’il y avait là une attaque directe à notre démocratie. Ils avaient raison. Tuer un journal, c’est enlever la parole à un garant de notre démocratie.

Sauf que moi, ça fait un petit temps que je me demande à quoi jouent nos médias. Car des dénis de démocratie, il y en a plein de par le monde. Notre société toute entière est un gros déni de démocratie. Ceux qu’on élit via les urnes ont il y a bien longtemps déjà abandonné leur pouvoir à des instances d’autant plus efficaces qu’elles sont abstraites (contrairement à leurs dégâts): celles de la haute finance.

Les actionnaires principaux sont partout. Ils délocalisent, ils licencient, ils démontent ici, remontent là-bas, négocient secrètement des implantations, pèsent les promesses, calculent les intérêts notionnels. Possèdent les médias.

Et voilà nos journalistes voûtés sous le poids de tous ceux qui attendent pour prendre leur place. Pressés par l’urgence de remplir des pages à coups d’articles trop vite écrits à caser entre les pubs. Stressés par la menace d’un licenciement (s’ils ont la chance d’être salariés). Empressés de contenter l’actionnaire principal, qui n’aime pas qu’on touche à ses amis. Forcés de retravailler des communiqués pour aller plus vite. De récupérer des dépêches d’agences de presse sans même en vérifier la teneur.

La démocratie, à mes yeux, c’est un système dans lequel le peuple est souverain. Le peuple, c’est tout le monde. Alors c’est vrai que le peuple d’en bas, il n’a pas les moyens d’envoyer de beaux communiqués de presse. Parfois, il n’a même pas les moyens de passer un coup de fil. Mais bon, la démocratie, c’est aussi permettre à ceux-là de s’exprimer. C’est aussi leur permettre d’exister.

Sans apparaître dans les médias, la misère n’existe pas. Sans avis contraire dans les médias, pour peu que nos frigos soient pleins et qu’on ait la télé, le monde tourne bien. C’est comme ça. Et les médias le savent très bien.

L’autre nuit, on a tenté de tuer un journal. Un des rares journaux libres. Et le grand ensemble des médias, accompagné des choeurs du monde politique, nous a offert un joli concert. Un concert qui sonnait juste. 

Mais voilà, moi, quand on réserve la grande musique à une certaine élite, j’ai toujours un peu de mal à apprécier. Les parfums trop capiteux, sans doute…

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4 Réponses to “Où l’on apprend, par le truchement d’un incendie, que la démocratie est encore sacrée”

  1. Tu as magnifiquement bien écrit que je pense depuis longtemps des médias… Par contre, je trouve indécent que les politiques s’indignent que la démocratie soit bafouée : comme on dit chez nous « on est toujours noirci par un noir pot » ou « charité bien ordonnée commence par soi-même » !

  2. Citizen Sam said

    Je trouve que c’est plus un cache misère qu’autre chose. Pendant que les grands groupes financiers et la logique de l’audience (et encore un tas d’autres dynamiques) mettent réellement en danger et transforment ou ont transformé en profondeur nos « médias », on s’émeut d’un simple cocktail Molotov.
    J’aimerai qu’on s’émeuve un peu plus des journalistes de France Soir qui vont perdre leur emploi, dans une profession ou la majorité sont déjà extrêmement précaires.

  3. tichien said

    Ce que vous dites (très bien) est très vrai et il est tout à fait bien de le faire remarquer.
    Mais la musique classique a toujours été réservée à une élite…

  4. samygin said

    d’après ce qu’en disait Charb, ce serait trois types en mobylette qui ont lancés un molotov… ca ressemble plus à un acte de vandalisme qu’à un déni de démocratie!

    Mais évidemment « Acte de vandalisme contre Charlie hebdo » c’est moins vendeur que « Liberté de presse en danger »

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