Le sentiment d’insécurité et ce pouvoir qui le nourrit pour apaiser sa soif de lui-même

avril 15, 2012

Comme tout le monde, mais peut-être un peu moins que certains, il m’arrive d’avoir peur. Et je pense que toute société a besoin de règles et de gens pour les faire respecter. Des policiers, des juges, mais aussi des éducateurs, des assistants sociaux, des psys.

En Belgique, le débat fait rage. Une agression mortelle en pleine période préélectorale a remis le sujet sur le devant de la scène, des solutions ont été réclamées et des mesures ont été prises. Plus de flics, plus de pouvoirs aux agents de sécurité, accélération de l’installation de portiques aux entrées de métro…

Par des gens parfaitement conscients de ce qu’ils font: rassurer l’électeur en le confortant dans cette confusion qu’on lui a bien appris à faire entre le sentiment d’insécurité et l’insécurité.

Si je fais le rapport entre toutes les fois où j’ai eu peur en déambulant en rue (ou en-dessous) et toutes les fois où j’ai eu raison d’avoir peur, j’arrive à… zéro.

Je n’ai jamais été agressée en rue ou dans le métro (dans la mesure où mon curseur « agression » est placé assez haut: je ne considère pas comme des agressions le fait de me faire dragouiller un peu vulgairement ou de me faire insulter par un saoulard).

Je ne suis pas en train de dire qu’il n’y a pas d’agression, bien sûr qu’il y en a. Et pour avoir été cambriolée une fois dans ma maison, deux fois dans ma voiture, je sais la trouille au ventre que ça procure.

Je suis par contre persuadée que cette trouille au ventre est largement alimentée par ce politique qui ne veut pas s’atteler aux sources du problème (et au fait que l’aide aux victimes est largement lacunaire).

Pire. Je suis persuadée que chaque agression est une aubaine pour ceux qui se nourrissent de notre sentiment d’insécurité pour contenter l’électeur en l’abreuvant de discours sécuritaires et de mesures cosmétiques.

Mais moi aussi, je suis une électrice. Et quand je vois qu’on répond à la violence en la dramatisant pour ensuite nous mettre « des flics à tous les coins de rues »… j’ai peur.

Parce que je sais (non, je n’ai pas la sciences infuse, il suffit d’observer notre monde) que le renforcement de la présence policière sous nos yeux n’a jamais diminué la criminalité.

Parce que je sais qu’en renforçant ces « mesures de sécurité », notre pouvoir surfe sciemment sur les peurs des gens et les alimente. Et que quand les gens ont peur, ils deviennent agressifs (il suffit de consulter les forums des médias pour s’en rendre compte).

Parce que je sais que plus il renforcera ces « mesures de sécurité », moins le pouvoir s’attaquera aux sources de l’insécurité. Et pourtant, il y a urgence. Il y a urgence depuis des décennies. Et ça prendra des décennies.

N’importe quel policier sait qu’il brasse du vent. Il sait que l’agressivité a une source. Il sait que son travail sera saboté par un système judiciaire (y compris carcéral) obsolète.

N’importe quel juge sait qu’en envoyant des gens en prison, il ne résout rien.

N’importe quel travailleur social, n’importe quel enseignant sait qu’il est un emplâtre sur une jambe de bois parce qu’il n’a pas le pouvoir, dans les conditions de son travail, de réformer l’enseignement, de donner à tous une chance égale de se construire un avenir, de mettre fin aux discriminations, de donner à tous une chance de vivre décemment, de rendre les gens, si pas satisfaits de leur sort, satisfaits des moyens mis en branle pour améliorer leur sort.

N’importe quel dirigeant sait que quand il prétend résoudre les problèmes d’insécurité en renforçant les mesures de répression, il ment.

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15 Réponses to “Le sentiment d’insécurité et ce pouvoir qui le nourrit pour apaiser sa soif de lui-même”

  1. Un Homme said

    A voir sur la question, le film d’Adam Curtis, The Power of Nightmares: http://archive.org/details/ThePowerOfNightmares

  2. Aloa said

    Je trouve toujours un peu dangereux de lier la pauvreté en général ou les discriminations avec la délinquance. C’est un amalgame dangereux car tous les pauvres ne choissisent pas de tomber dans la délinquance. Idem pour ceux qui sont victimes de discriminations. Sur le fond, vous n’avez pas tort, une société plus juste où chacun serait heureux de son sort diminuerait sans doute la violence. Mais la personne qui agresse choisit de le faire. Ca reste un choix personnel, il pouvait choisir une autre voie. Du coup, faire l’amalgame entre pauvreté et délinquance m’apparait comme dangereux car cela déresponsabilise quelque peu les délinquants quant à leur choix.

    • annelowenthal said

      Vous avez raison…
      Je suis un peu braquée « nécessité » (quand on n’a rien, comme les Roms à la rue par exemple, quel autre choix a-t-on que de mendier ou voler?), or, en effet, on peut aussi faire le choix de « délinquer » sans nécessité.

      Mais la misère n’est pas que matérielle… elle est aussi sociale, culturelle, intellectuelle…

  3. barbara said

    Eduque …afin aussi de donner confiance en eux à ceux qui, issus des couches défavorisées ou non, auraient tendance à ne se voir que comme victime du système et auraient donc du mal à se sentir responsables d’eux-mêmes…
    Et cette éducation là, c’est en profondeur qu’elle devrait se faire.
    ça demande des moyens et du temps. mais surtout une volonté politique.

    • Son said

      « donner confiance ». Pour cela, il faudrait que le système la mérite. Il y a une violence institutionnelle et culturelle terrible à (vouloir) éduquer des personnes à croire qu’elles sont « responsables » d’elle-mêmes, qu’elles ont les clés en main pour construire leur existence, alors que la réalité, injuste et arbitraire, crie le contraire.

      • Aloa said

        Ca n’explique en rien pourquoi quelqu’un décide un jour de devenir délinquant. C’est un choix personnel qu’il fait d’agresser une personne. Cet amalgame entre pauvreté, discriminations et délinquance est très dangereux. Il déresponsabilise les délinquants en leur faisant croire que ce n’est pas de leur faute s’ils sont devenus des délinquants mais que c’est la faute de la société… la suite de cet amalgame c’est le lien avec l’immigration puisque les immigrés sont nombreux dans les couches sociales défavorisés, et ensuite c’est la banalisation de la violence.

  4. annelowenthal said

    Disons que je pense très sincèrement que dans bien des cas, c’est effectivement la société qui les a menés là. Ce qui ne les déresponsabilise en rien. Et ce qui ne banalise en rien la violence…
    Expliquer n’est pas approuver!

  5. Aloa said

    je comprend votre point de vue et d’un côté vous n’avez pas tort, il est clair que les discriminations et la pauvreté suscitent forcément des ressentiments. Mais dire à un délinquant que c’est la société qui l’a amené à agresser ou voler, c’est lui dire que ce n’est pas de sa faute, qu’il n’y peut rien, et donc ca le deresponsabilise.pourtant il y a bien des pauvres et des victimes de discriminations qui ne tombent pas dans la délinquance.

    • annelowenthal said

      Ah non… enfin pas de mon point de vue. Il ne me viendrait pas non plus à l’idée de livrer ce message tel qu’ainsi rédigé. Ni de m’en contenter.

    • Son said

      Et vice-versa: en n’insistant que sur la responsabilité personnelle de l’auteur des faits, on envoie au reste de la société le message que l’injustice et l’inégalité, c’est pas grave, puisqu’en fin de compte, c’est un choix personnel.

      On peut considérer les responsabilités à deux niveaux:
      – le délinquant qui porte la responsabilité de l’acte commis
      – la société dans laquelle il vit, qui crée les conditions qui font de la délinquance un choix qui semble préférable à un autre (voire la seule option disponible).

      Frapper un autre être humain est un choix personnel.
      Entretenir des inégalités est un choix de société.

  6. barbara said

    Hier sur arte il y avait un docu sur les gangs -de femmes- à los angeles.
    l’ultra violence.
    la réalisatrice filmait le milieu de l’intérieur.
    on y voyait des personnes nées dans un milieu violent, avec une logique de violence.
    leurs propos étaient loin d’être idiots.
    Elles étaient touchantes.
    Comme n’importe qui peut l’être quand il livre ses doutes…
    Ce qui était hallucinant , c’est que rien ne peux contredire la logique de la haine : elles énuméraient tous les clans haïssables leurs « ennemis mortels » tout autour d’elles , à quelques pâtés de maisons ….
    vu de mon point de vue de téléspectateurs, je ne pouvait faire de différence entre tel ou tel clan.
    Elles disaient rêver d’un autre monde pour leurs enfants..
    Mais aucune pacification ne semblait envisageable.
    Certes,dans ce cas, la pauvreté ne disparaîtrait pas mais il n’y aurait plus des morts chaque jour … et la souffrance de voir disparaître des êtres chers.
    C’était comme si la bande, le quartier…. c’est leur IDENTITE.
    Je suppose qu’elles préfèrent risquer leur vie (espérance de vie d’un membre de gang : 25 ans… on s’enrôle dès 11ans) et ressentir la puissance plutôt que d’être soumises à la fatalité de leur condition.
    Elles n’ont trouvé aucune autre manière de justifier leur légitimité que d’ exercer la violence.
    Pour vous faire votre propre idée : arte+7

    http://videos.arte.tv/fr/videos/l_a_gangs_de_femmes-6590270.html

    p.s. : n’oublions pas que les phénomènes sociaux sont complexes et qu’il est plus facile de dire : « ils » devraient penser , agir comme cela… Nous avons , nous, la faculté de nous renseigner, de lire et de prendre le recul nécessaire à plus de compréhension.

  7. […] déjà parlé de ça par ailleurs. Un petit extrait: “N’importe quel dirigeant sait que quand il prétend résoudre les […]

  8. […] Et on sait enfin que la répression n’a jamais été source de sécurité. D’ailleurs, notre pays s’est doté d’un arsenal répressif des plus terribles. Il a même déjà été dénoncé en ce qui concerne son système carcéral. […]

  9. […] J’avais écrit dans un autre billet “N’importe quel dirigeant sait que quand il prétend résoudre les problèmes d’insécurit…. […]

  10. […] Quand on répond à la violence par la violence, on n’apprend rien à personne et on ne lutte pas contre la violence. On la nourrit. On se donne bonne conscience. Mais on ne fait rien pour lutter contre la violence en attaquant ses racines. […]

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