Libération conditionnelle: l’exception ne peut pas faire la règle

août 9, 2012

Le « cas Martin », au-delà de l’horreur qu’elle représente et de cette vérité que certains réclament (car la vérité judiciaire, elle, elle est faite), ne peut pourtant en aucun cas nous faire reculer. On ne peut pas, parce qu’on considère une affaire plus grave qu’une autre (aidés en cela par les médias), faire un bond en arrière.

Si Martin bénéficie d’une libération conditionnelle, c’est parce qu’un jour, à l’issue d’un procès d’assises, un jury populaire en a ainsi décidé en toute connaissance de cause: il n’a pas imposé à Martin une réclusion à perpétuité assortie d’une mise à disposition du gouvernement. Il l’a condamnée à 30 ans de réclusion, sachant très bien qu’elle pourrait demander une libération conditionnelle anticipée.

Au-delà de l’horreur, bien réelle de ce qu’a fait Michelle Martin, au-delà de la colère, compréhensible, que suscite son éventuelle libération conditionnelle chez certains, il faut absolument, je pense, prendre de la distance. Considérer la problématique dans son ensemble.

Le fait que les soeurs Clarisses aient décidé, et expliqué dans un communiqué on ne peut plus cohérent à mes yeux d’accueillir Michelle Martin nous rappelle encore une fois le fait qu’en Belgique, il n’y a rien ou presque pour accueillir des gens comme Michelle Martin et devrait nous faire réfléchir au fait que ce problème concerne bien d’autre gens à leur sortie de prison, que ce soit en conditionnelle ou non, d’ailleurs.

Sachant qu‘il n’y a rien ou presque pour faire en sorte que les prisons servent à quelque chose au-delà du simple enfermement de gens pour lesquels le système n’a même pas envie d’imaginer d’autres solutions de réinsertion, on peut effectivement s’inquiéter pour notre sécurité. Car que faire quand on sort de prison après parfois de nombreuses années dans des conditions épouvantables, avec zéro chance de trouver un boulot, zéro acquis en prison (où certains entrent sans même savoir lire), aucun sevrage, parfois aucun domicile, aucun papier et personne pour vous guider?

La libération conditionnelle est une possibilité offerte à des gens qui, condamnés à des peines de prison, peuvent envisager une sortie anticipée, moyennant certaines conditions, comme son nom l’indique.

Et ça, c’est fondamental.

Outre le fait qu’à titre personnel et pour les raisons expliquées sous le lien plus haut, je ne pense pas que dans ses conditions actuelles, la prison fasse du bien à qui que ce soit (sauf à y garder tout le monde ad vitam), il est fondamental de se souvenir que tout prisonnier est un être humain. Aussi monstrueux soit-il, il reste un être humain. Capable du pire et du meilleur. Et que si en effet certains prisonniers nous inspirent plus d’horreur que d’autres, la prison est dans la grande majorité des cas, un passage.

Dire à quelqu’un qui entre en prison qu’il aura, au terme d’une partie de sa peine, la possibilité de montrer son amendement, c’est lui dire « Tu as merdé, tu peux changer ». Ou mieux: « Tu peux fonctionner autrement, nous pensons que tu en es capable ». Et ce travail, même s’il est certes plus que grand temps de l’encourager au sein même des prisons, est possible pour un certain nombre de condamnés.

On peut décider que non. On peut décider qu’un mec qui est condamné à 30 ans doit purger 30 ans. On peut lui dire qu’il n’est pas dans notre catégorie d’humains. Qu’il n’est pas humain. Qu’il ne vient de nulle part, que rien ne l’a mené là et que rien ne pourra le rattraper. Qu’on ne croit pas en lui. Mais ce raisonnement est très dangereux. Et un peu facile. Ranger des gens dans des catégories, c’est commode. Mais ça ne fera avancer ni eux, ni l’humanité. C’est d’ailleurs à mon sens ce qu’on fait en maintenant nos prisons dans cet état catastrophique et leurs prisonniers dans un système plus abrutissant qu’autre chose.

Et alors, je ne donne pas cher de la peau du personnel pénitentiaire. Ni de la nôtre.

Il serait temps aussi de faire en sorte que certaines personnes n’aient jamais à entrer en prison. C’est possible. Moyennant un peu de volonté politique en matière de prévention.

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13 Réponses to “Libération conditionnelle: l’exception ne peut pas faire la règle”

  1. Isabelle Tapie said

    Merci Anne! Il y a en plus le fait que les condamnés qui choisissent d’aller à fond de peine ( ou qui sont confrontés à la difficulté croissante d’obtenir leur libération conditionnelle s’ils ont commis des « faits de moeurs ») n’ont plus aucun compte à rendre à qui que ce soit une fois sortis.

  2. Olivier said

    Merci d’avoir mis les mots sur cet humanisme profond qui m’habite également !

  3. UnLecteurQuiVomitSurLesGrossesVaches said

    Comme d’habitude, la grosse baudruche prend la défense des « pauvres petites victimes » du système politique et judiciaire belge.

    Tu t’es ramassé une bonne queue de bougnoule et les prêtres te faisaient sauter sur leurs genoux quand tu étais gosse?

    J’en viens à souhaiter qu’un cinglé ou un de tes putains de sans-papiers en viennent à s’en prendre à ta progéniture, rien que pour voir ta réaction :):):):):)

    • annelowenthal said

      D’habitude je ne publie pas ce genre de commentaire. Mais la bêtise à ce point, ça mérite d’être partagé. Merci pour ce beau témoignage. 🙂

  4. Je voudrais dénoncer une certaine hypocrisie…

    Tout le monde connaît la loi sur la libération conditionnelle, adoptée en 1998, et qui n’a pas changé depuis le procès d’Arlon en 2004, où Michelle Martin a été condamnée à 30 ans de prison.

    Tout le monde, avocats, magistrats, politiciens, parents des victimes, jury, savait très bien à l’époque, qu’en lui infligeant cette peine-là et pas une autre, elle serait libérable au tiers de sa détention, sachant qu’elle avait déjà passé six ans en préventive, depuis son arrestation en 1996, qui sont à déduire de sa condamnation effective. Elle était donc libérable déjà en 2008.

    Alors, de quoi s’étonne-t-on à présent ? Pourquoi entend-on Jean-Denis Lejeune sortir du bois seulement maintenant ? Et les autres ? Les politiciens, les parlementaires ? Pourquoi personne n’a-t-il pensé à réformer cette loi si l’idée de remettre Michelle Martin en liberté déplaît à tant de monde ?

  5. Sabine said

    Merci, merci pour cet article humain, sortant de la subjectivité de la colère, légitime on l’a dit, qui n’a vraiment rien à faire dans un cas judiciaire.

    En effet, la « justice » n’a pas pour but de venger les victimes en enfermant les responsables, mais de les isoler pour ne pas qu’ils recommencent, puis de les réinsérer une fois assurée qu’ils ne représentent plus de danger. Si c’est le cas de Michelle Martin, alors elle a bel et bien retrouvé sa place dans la société, quoi qu’on en dise, quoi qu’on en pense, quelles que soient nos rancoeurs. Personne ne renie ses actions (ou surtout son manque d’action) et je suis sûre qu’elle vivra difficilement avec, tout le restant de ses jours. Laissons la vengeance et la loi du « oeil pour oeil, dent pour dent » à l’époque où elle doit se trouver, celle où les hommes n’avaient pas encore été capable d’une rationalité détachée des sentiments de révolte, certes humains et inévitables, que provoquent la perte d’être cher et la cruauté d’autrui envers nos semblables.

    La Justice, au sens où je l’entends, se doit de se placer au delà de tout jugement de valeur humain. La prison quant à elle, n’est qu’un moyen pratique d’isoler les éléments perturbateurs de la société puis, théoriquement en tout cas, de les y réinsérer si possible.
    La logique poursuivie doit être l’harmonie de la société et non la vengeance de ceux que l’on aura jugé impropres à vivre aux côtés des autres, impropres de vivre tout court d’ailleurs.
    L’article, sans vraiment le détailler, propose une piste de réflexion pour laquelle je remercie encore cet auteur. Nous, devons, pour replacer les choses dans leur contexte global, être conscients que nous sommes tous le produit d’une histoire, d’une culture et, même si nous bâtissons chacun à divers degré cette société que nous composons, ce résultat issu du tout nous construit nous aussi. Je vois dans la responsabilité de chaque criminel, peu importe ce qu’il a commis, un aveu de la responsabilité de notre propre société, qui n’a pas réussi à former des individu prenant une autre voie que celle de la prison. Nous avons tous un libre arbitre, certes, mais n’oublions jamais à quel point celui-ci a une marge de réflexion et de manoeuvre limitée par ce que je dirais être notre « moule » de départ.

    C’est pourquoi, l’enfermement de Michelle Martin était nécessaire, oui, mais elle n’est pas la seule responsable. La société doit saisir l’opportunité de ce cas et de bien d’autres pour se remettre en question, et repérer ses nombreuses failles. Le système pénitentiaire, comme nous le dit l’article, en est largement une. Nous pourrions aussi citer le système de l’enseignement et bien d’autres encore, mais là, il s’agit d’un autre débat…

  6. tichien said

    Contrairement à ce que vous écrivez, la proposition 1, n’implique pas la proposition 2. Et le fait d’approuver la proposition 1 n’implique pas que l’on pense la proposition 2.

    C’est avec des amalgames de cette sorte qu’on trompe l’opinion à peu de frais.

    1 : « On peut décider que non. On peut décider qu’un mec qui est condamné à 30 ans doit purger 30 ans. »

    2: « On peut lui dire qu’il n’est pas dans notre catégorie d’humains. Qu’il n’est pas humain. Qu’il ne vient de nulle part, que rien ne l’a mené là et que rien ne pourra le rattraper. Qu’on ne croit pas en lui. »

  7. POTTIER martine said

    Bonsoir, je suis tout à fait d’accord avec vous, Anne, sur le fait que la sentence prononcée contre Michèle Martin est la décision prise par un JURY POPULAIRE qui ne pouvait ignorer ce que cela impliquait. Je ne vais pas vous répéter, vous exprimez mieux que moi le fond de ma pensée.
    Si l’Etat nous demandait 1euro par mois pour améliorer le système
    carcéral (avec la garantie que cet euro ne servirait qu’à cela, on peut rêver) personne n’accepterait de faire ce geste.
    Ce qui m’attriste aussi, c’est le fait que ceux qui hurlent au loup, ne se soucient même pas du fait qu’1 enfant meure toutes les 5minutes dans le monde suite à des faits de guerre ou autres mauvais traitements.
    Bien à vous.

  8. Il s’agit de Pierre Hoffmann

  9. Droite toute2 said

    Pour bénéficier d’une libération anticipée, il y a des conditions: 1) avoir collaboré avec la justice 2) avoir manifesté des regrets ou du remord pour ses crimes 3) avoir indemnisé ses victimes 4) ne pas présenter de risques de récidive —- Michèle Martin ne remplit aucune de ces conditions…

    • Sarah said

      La je ne suis pas d’accord, elle en remplit au moins une : Elle ne represente pas de risque de recidive (du moins cette fois). Car nous sommes tous conscient (et elle aussi) que de toute facon si cette femme met un pied en rue je ne donne pas cher de sa peau….

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