Distribution de nourriture à la Gare du Nord: quelques considérations

avril 23, 2013

Tout a commencé dimanche, quand Bernard Clerfayt, bourgmestre de Schaerbeek, a pris un arrêté interdisant toute distribution de nourriture dans et autour de la Gare du Nord à Bruxelles.

Raison invoquée: l’une des distributions aurait été parasitée par quelques individus islamistes venus y faire de la propagande et deux jeunes qui auraient fréquenté ladite distribution seraient partis en Syrie.

Le prétexte

La première question qu’on se pose est celle du prétexte invoqué par le bourgmestre Clerfayt: des individus auraient été faire de la propagande lors d’une distribution et deux jeunes ayant fréquenté ladite distribution seraient partis en Syrie.

En admettant que cette propagande ait eu lieu (et d’après les témoignages que j’ai eus ce lundi, elle a eu lieu), elle n’est visiblement pas illégale, puisque le responsable de cette propagande court toujours, et pas très vite. Idem pour ce qui est du départ de jeunes en Syrie: personne ne nous a encore avancé le moindre argument légal en faveur de l’interdiction pour des jeunes de partir en Syrie (il n’est même pas interdit aux mineurs de plus de 12 ans de prendre l’avion sans autorisation parentale).

Ne parlons même pas du lien fait par le bourgmestre entre une distribution de repas à la Gare du Nord et le départ de ces deux jeunes en Syrie, nous n’allons pas sombrer avec lui dans le ridicule. Le « propagandiste » n’a pas besoin de distributions de nourriture à la Gare du Nord pour oeuvrer, d’ailleurs il oeuvre toujours, avec de surcroît désormais une opportunité de dire aux gens qu’on l’empêche de les aider à survivre.

De là à conclure que l’arrêté communal est un nouveau programme de lessive inventé pour nettoyer la gare de ses pauvres, il y a un pas que je franchis. Je veux bien faire marche-arrière, mais qu’on m’oppose des arguments valables à ce qui précède.

Le prosélytisme

Face aux réactions suscitées par l’arrêté communal, notamment dans les médias et notamment notre décision d’y désobéir, Monsieur Clerfayt a admis qu’il était trop dur et l’a retravaillé. Désormais donc, « Il est interdit à quiconque de se livrer à la distribution de repas caritatifs lorsqu’ils s’accompagnent de discours, propos ou revendications à caractère philosophique, religieux ou politique, dans des installations du Centre de Communication Nord et dans un rayon de 500 mètres autour de ce dernier sur le territoire de la commune de Schaerbeek, et ce pour une durée de trois mois à partir de la publication du présent arrêté ».

La chose ferait sourire si elle n’était pas dans cette circonstance une énième décision sans aucune base légale. Pire, elle bafoue la démocratie, elle est basée sur le postulat que les bénéficiaires de la nourriture distribuée et les distributeurs de ladite nourriture sont dénués de tout esprit critique et que si l’un ou l’autre l’est en effet (ce qui reste à prouver), interdire de tenter de l’influencer Gare du Nord et alentour le protégera de toute influence au-delà de cette zone.

Qui plus est, mais c’est peut-être pousser un peu trop la réflexion dans la cacophonie ambiante, cette décision fait fi de toute analyse sur ce qui pousse des jeunes à prêter le flanc au prosélytisme, sur leur identité (leur absence d’identité?), sur ce qu’on appelle « les terrains favorables ».

Quant aux SDF de la gare et alentour, je me permets de douter de leur envie d’aller au massacre dans un pays en guerre alors que bien souvent ils sont chez nous pour avoir échappé… au massacre. Ceci dit, toutes les considérations qui précèdent sont bien entendu valables pour eux.

Interdire la générosité

C’est peut-être le pire. En tout cas c’est le pire à mes yeux. Au prétexte de mettre fin au prosélytisme pratiqué par un individu bien connu et quelques uns de ses comparses, on met fin à toute distribution de nourriture dans une gare et alentour. Ou du moins, on a eu l’intention de le faire.

Dans un pays qui ne compte plus ses SDF (s’il les a un jour comptés) et qui en a terminé avec son plan hivernal, renvoyant notamment de nombreuses familles avec enfants à la rue.

Désormais donc, l’interdiction est levée (aux conditions précitées). Il paraît que la commune envisage de conditionner les distributions à une autorisation communale.

Ceux qui distribuent de la nourriture aux SDF pour venir en aide aux SDF se réjouissent de pouvoir continuer.

Mais si cette condition est désormais imposée, elle serait à désespérer d’un pouvoir qui interdirait désormais, on ne sait toujours pas sur quelle base légale, à quiconque n’en aurait pas l’autorisation, de pallier les carences de ce même pouvoir. Et pourtant ici, enfin, on a une base légale. Une loi souveraine, même, celle de la dignité humaine, inscrite dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme.

L’unique base légale de tout ce bordel, en fait (et elle est bafouée).

Que faire?

Si des gens font du prosélytisme « sur le dos des pauvres » et si on décide que certains prosélytismes sont plus inacceptables que d’autres alors on prend ses responsabilités. Notamment en faisant en sorte que des citoyens n’aient pas à pallier les carences d’un Etat qui, non content de produire de plus en plus de pauvres, les abandonne dans nos gares.

Ou alors, on s’abstient de faire de la politique sur le dos des pauvres. Et des Musulmans. Et même des prosélytes. On se fait tout petit et on tente de composer avec sa conscience.

Et pour la gouverne de Monsieur Clerfayt et de ses pairs, j’aimerais conclure en précisant une chose qui achève de nous plonger en absurdie: aller distribuer de la nourriture aux SDF dans une gare et alentour est un acte qui appartient à la conscience de chacun. Certains le font pour des raisons philosophiques ou religieuses et tous posent là un acte éminemment politique, n’en déplaise à ceux dont c’est la charge, qui ont demandé à en être chargés, qui sont grassement payés pour la porter et qui ont peut-être du mal à assumer leurs incuries.

Il est à espérer que chacun continuera, car on est en train de jouer avec la vie d’être humains. Et ce n’est pas gagné, car certaines associations se sentent désormais stigmatisées car essentiellement composées de Musulmans, dont la générosité est, eh oui, l’un des fondements de leur religion.

Pour entendre un reportage (FR-NL-EN) réalisé sur l’action, cliquez ici.

3 Réponses to “Distribution de nourriture à la Gare du Nord: quelques considérations”

  1. Jean Paul Vincent said

    Superbe.

  2. raannemari said

    Stigmatisation, recherche de bouc émissaire, … , c’est plus facile que de s’attaquer aux injustices sociales.

    Ne laissons pas la peur dominer nos vies.
    Générosité, fraternité, partage, devraient être au centre de nos préoccupations, nous en sommes bien loin.

  3. Ariane said

    Merci …

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