Cantat, condamné à jamais?

septembre 24, 2013

Un homme tue sa compagne dans des circonstances que la justice doit déterminer, ce qu’elle fait, avant de condamner l’homme.

Un fait divers horrible, un de ceux dont certains de nos médias se repaissent chaque jour. Qu’on oublie à l’approche du suivant, qui ne tarde jamais.

Sauf quand l’homme s’appelle Bertrand Cantat et sa compagne Marie Trintignant.

Le phénomène est bien connu, Oscar Pistorius et avant lui bien d’autres font l’objet de toutes les attentions médiatiques, non pas parce qu’ils ont commis des faits graves, mais parce qu’ils sont des gens connus qui ont commis des faits graves.

Quand un homme qui a tué sa compagne a été condamné, sort de prison après avoir purgé sa peine et tente de se réinsérer, tout le monde l’a oublié, à part les proches des protagonistes du drame bien sûr. Et c’est bien normal.

Seulement, quand on est une personne connue qui a tué sa compagne, a été condamné et sort de prison, on n’a jamais fini de purger sa peine.

Pourtant, on a été condamné par la même justice, à une peine prévue par elle.

Mais comme on est quelqu’un de connu, on est le proche de tout le monde. Et donc tout le monde se souvient. On s’entend reprocher que la peine était trop courte, comme si on avait rédigé le code pénal. On s’entend reprocher de vouloir exercer son métier, comme si on avait été condamné à changer de métier.

La bourde

Alors quand sa boîte de prod annonce la sortie du prochain CD à la date précise de la journée internationale de lutte contre la violence faite aux femmes (date de sortie changée ce jour), je ne vous dis pas la bourde. Une bourde tellement énorme que certains pensent que c’est un coup de buzz (à mon humble avis, il faut être très tordu pour imaginer ça, mais soit).

M’est avis que désormais, certains googueuliseront les dates de sorties de disques à l’avenir. Ils auraient pu choisir la veille, journée mondiale du jeu vidéo, ou le lendemain, journée mondiale des enfants des rues (je n’invente rien), mais non, boum! dans le mille.

Boum, c’est le cas de le dire. L’annonce a eu l’effet d’une bombe. Quelle indécence! Quel cynisme! Quelle horreur! Quelle provocation!

Et voilà des gens, pourtant parfois grands défenseurs de notions aussi fondamentales que la présomption d’innocence et le droit à une seconde chance, relancés dans le vain débat sur la culpabilité d’un homme qui a déjà été jugé et condamné.

On a aussi pu lire qu’il avait aussi tué son ex-femme (qui s’est suicidée et qui avait auparavant laissé à ses parents un message vocal où elle se disait persécutée par Cantat). Et que donc il avait un gros problème de violence. Et à ceux qui faisaient remarquer qu’on n’était pas en droit d’affirmer quoi que ce soit, on a répondu « Vu ce qu’il a fait avant, j’ai tendance à croire que c’est vrai« .

Des notions fondamentales

Eh bien moi je dis que même quelqu’un qui a « déjà » tué a droit à la présomption d’innocence. Que Bertrand Cantat a purgé sa peine et est désormais un homme libre. Y compris de sortir un CD. Y compris, oui, de le sortir un 25 novembre (et je pense qu’il n’est pas assez con pour le faire sciemment un jour pareil).

Je pense qu’affirmer qu’il a fait ça sciemment, comme affirmer qu’il a poussé son ex-femme au suicide, c’est aussi intellectuellement honnête qu’affirmer qu’il est responsable de la déforestation en Amazonie.

On peut estimer qu’il l’a fait (on peut estimer ce qu’on veut), mais on ne peut pas affirmer des choses dont on n’est pas certain.

On peut l’estimer, mais alors on fait du procès d’intention. On flirte avec le délit de sale gueule. On lui refuse toute présomption d’innocence. Condamné à jamais. Et ça, dans un système judiciaire, c’est très grave. C’est considérer que quand on a déconné, on déconnera à vie. De là à réclamer le retour de la peine de mort, il y a un pas que certains franchissent allègrement.

On a le droit de détester Cantat. On n’a pas celui de bafouer des principes que, pour certains, on défend par ailleurs.

Et les violences faites aux femmes?

Cantat est devenu un symbole. Celui d’une lutte importante: celle contre la violence faite aux femmes.

Seulement, quand on évoque Cantat dans un débat sur la violence faite aux femmes, le débat tourne invariablement autour de la personne de Cantat, aussi sûrement que Dieudonné devient le sujet quand on évoque Dieudonné dans un débat sur le conflit israélo-palestinien (essayez, vous verrez).

On passe à côté de l’essentiel et c’est regrettable.

Quant aux victimes, j’ose à peine imaginer ce qui se passe dans leur esprit quand elles voient que, pour une fois qu’un homme violent a été jugé et condamné, il l’est à vie, y compris par des gens qui luttent contre ce qu’elles subissent. Alors qu’il est déjà si difficile pour une femme battue par son conjoint de porter plainte contre lui…

24 Réponses to “Cantat, condamné à jamais?”

  1. Stéphane said

    Cantat ou pas, c’est une erreur de com. Et les erreurs de com, ça se répare (plus facilement que les femmes que l’on tue). Voilà, c’est réparé. On passe à autre chose
    A la Ste Catherine, Cantat se plante… ou se débine.

  2. Damien said

    Les jugements officieux ne valent que pour ceux qui les tiennent, une partie d’entre eux, oubliés dans ce billet, retiennent que le chanteur n’a jamais lésiné sur la culpabilisation morale – légitime en soi- des dérives égocentriques de la société et de la violence faite à la justice sociale. John Lindon, des Sex Pistols aurait été jugé autrement ou même William Burroughs qui a été adoubé bien qu’ayant tué sa femme. Alors le débat va plus loin, peut-on entendre et considérer les paroles d’un chanteur lorsque l’homme qui les prononce est à ce point compromis dans son intégrité? Je pense que oui car nous sommes seuls juges de ce ce qui peut faire notre parti.

    • Cedric said

      John Lindon n’a jamais tué personne (du moins si c’est le cas, personne n’en sait rien). C’est John Simon Ritchie qui a tué Nancy Laura Spungen, sa compagne.

  3. Phil said

    Mouais, je ne pense pas que lorsqu’on n’est pas connu, tu as fini ta peine lorsqu’on sort de prison. Je pense que les « non connus » continuent de la payer tout autant que les connus, si pas plus.

  4. Le Sham .. said

    ha et bien pour une fois, j’applaudis à tout rompre … Bravo !

  5. Bernard Halleux said

    Phil ,
    Tu as raison : Cantat a (re) trouvé sa (ou une autre) maison d’édition : elle ne lui a pas demandé un « certificat de bonne vie et mœurs »…Sa notoriété suffit….Qu’elle soit bonne ou mauvaise, l’important c’est qu’on parle de lui : un axiome des communicateurs
    @ Anne, sans être criminologue, ni psy… : il me semble que la violence intra familiale (que ce soit l’inceste, la maltraitance, etc) et les violences de « genero » (voir trad. sur le Web), ne sont pas que des « accidents », c’est-à-dire des événements purement factuels, ils ont des racines profondes : soit la répétition d’actes connus dans l’enfance et répétés (mais de l’autre côté) à l’âge adulte..C’est le problème de la récidive : « bon pour une fois »…
    Il faut constater que « cela » ne marche pas : alors que faire ?
    Je connais la litanie : investir dans l’éducation, réduire les inégalités sociales, enfermer pour former, etc : on commence par quoi ? Parler sans agir concrètement, c’est comme penser que tout le monde il est gentil…Sortons du manichéisme simplificateur.

  6. « Je pense qu’affirmer qu’il a fait ça sciemment, comme affirmer qu’il a poussé son ex-femme au suicide, c’est aussi intellectuellement honnête qu’affirmer qu’il est responsable de la déforestation en Amazonie. »

    Toi, te n’as pas lu le témoignage de feu son ex-femme sur le répondeur de ses parents.

    Pour moi, l’artiste est mort à Vilnius en 2002 après avoir tué sa compagne. Ce qu’il en reste ne m’intéresse pas. Mais ne laisse pas le respect de la présomption d’innocence primer sur la suspicion légitime de récidive.
    Bertrand Cantat continuera de toucher ses royautés sur ce qu’il a fait avec Noir Désir et d’autres, ne t’en fais pas pour ses moyens de subsistance. Par contre, il ferait mieux de s’interroger sur lui-même. Au minimum. L’attitude de Serge Teyssot-Gay (ex-membre de Noir Désir) est infiniment plus explicite que tout ce que je pourrais dire.

    • annelowenthal said

      Non seulement je l’ai lu, mais je l’ai entendu aussi. Et je ne vois pas en quoi ça constitue une preuve. Pour info, le Parquet n’a pas considéré qu’il y avait lieu de poursuivre. Et lui, il a lu une lettre adressée aux parents au moment du suicide. Et les parents ne veulent pas poursuivre. Ca aussi, ce sont des infos importantes.😉

      • Tu l’as entendu ? et tu crois à une pièce de théâtre alors ?

      • annelowenthal said

        Je ne crois rien. Il y a encore plus de propos de la dame dans l’autre sens. Je n’ai pas à croire ou à ne pas croire, ni à décider quand je la crois. Ce que je sais, c’est qu’elle a laissé un courrier et que sur cette base (notamment) la justice a tranché. Et les parents ne veulent pas poursuivre.

      • Les propos de la dame dans l’autre sens, c’était au moment du procès, où elle affirmait n’avoir jamais subi la violence de son mari pendant leur mariage.
        Huit ans après, elle laisse un message sans équivoque à ses parents quand à son comportement envers elle *après* son passage en cellule.
        Autant du temps du procès, j’avais encore un doute sur lui et je m’imaginais que la douleur égarait Nadine Trintignant, autant maintenant je ne supporte plus qu’on se voile la face sur cet homme. Bertrand Cantat, le leader de Noir Désir, est mort en 2002, qu’il repose.

  7. Lionel said

    Sorry. On peut être pour la présomption d’innocence et se forger une opinion de culpabilité basée sur un faisceau de présomptions crédibles. La justice elle-même reconnaît cette notion dans de nombreux pays et condamne sur cette base, sans « faits matériels tangibles ».

    En tant que citoyen, j’ai donc le droit de me forger (à tort ou à raison) une opinion sur des personnages publiques. Et de m’exprimer publiquement sur ce sujet.

    Bertrand Cantat à forgé une partie de sa réputation sur le regard moralisateur qu’il portait (à tort ou à raison aussi) sur la société. Il l’a fait en tant que personnage public, ce qui entraîne une responsabilité supplémentaire de sa part s’ils s’avère un jour qu’il étant plutôt mal placé pour faire la morale aux autres…

    Un pédophilie est juridiquement et moralement condamnable. Un curé pédophilie est juridiquement condamnable. Et moralement deux fois condamnable.

    En tant que citoyen, je peux accepter que la justice ne dispose pas d’éléments de preuve suffisantes (sur le plan des preuves recevables) concernant le suicide de sa deuxième compagne. Et je trouve cela très sain que la justice fonctionne de cette manière.

    Sur le plan individuel, je revendique le droit de me faire une opinion personnelle, basée sur le passé violent attesté par un jugement, et sur l’enregistrement de sa seconde femme qui témoigne par le menu d’un cauchemar d’effet te violence de Bertrand Cantat, qui ne cesse de se répéter jusqu’à la pousser au désespoir et au suicide.

    Que je me trompe ou pas, je revendique le droit d’avoir une opinion sur un personnage publique, et de l’exprimer qu’elle soit de son goût ou pas.

    Pour ma part, que je me trompe ou pas, il est violent et récidiviste. Et il y a de façon directe ou indirecte, au moins deux personnes qui en sont décédées. Exprimer mon opinion n’est pas participer à un lynchage collectif épidermique et grégaire. C’est la moindre des choses vis-à-vis de ses deux victimes.

    Et la moindre des choses qu’on est en droit d’attendre de la part de Bertrand Cantat, ce serait justement qu’il fasse profil bas, plutôt que d’essayer de redevenir « populaire ».

    Sans vouloir « faire la morale » à mon tour, je trouve qu’on est loin de la double condamnation. On devrait plutôt parler de double responsabilité.

  8. IsabelleM said

    Il a le droit de travailler, de vivre et d’en vivre bien, de ce travail. Le point le plus gênant c’est que sa seconde compagne se soit suicidée en laissant des preuves de sa violence quotidienne à lui. Il y a 2 enfants. Je n’aime pas que l’on juge sans en avoir le droit. Simplement, là, c’est très très glauque, comme histoire.

    • annelowenthal said

      La seule certitude, c’est que son ex-compagne s’est suicidée. Elle n’a laissé aucune preuve de rien. Un message sur un répondeur n’est pas une preuve. C’est une accusation.

      • Lionel said

        À ce stade, on va devoir confier définitivement toute opinion personnelle à une décision de justice, faute de quoi nous serions condamnés au silence ou à la diffamation.

        Sorry, Anne, j’adhère souvent à vos combats, mais sur celui-ci je ne parviens pas à vous suivre.

        C’est un personnage public, le public a le droit de se forger une opinion et de l’exprimer publiquement. Qu’on la partage ou pas.

      • annelowenthal said

        Mais pourquoi devrait-on avoir une opinion sur ces faits?

      • Pourquoi quiconque devrait-il avoir une opinion sur quoi que ce soit, mais quelle bonne question…

      • Lionel said

        Au nom du droit à avoir des opinions, de la liberté de les exprimer, voire d’en débattre publiquement. Rien que ça. Au nom de la liberté d’attirer l’attention (à tort ou à raison) sur le fait qu’il me semble indécent de sa part de redevenir « populaire et sympa », c’est à dire de redevenir un exemple pour de nombreux jeunes.

        Si je vous suis, Anne, vous allez réclamer de ne pas nous exprimer publiquement si Michèle Martin (qui a « payé sa dette ») se met à chanter avec talent, de jolies chansons d’amour. Quel que soit son talent, je laisserais chacun libre d’acheter ou pas sa musique. Et chacun sera tout aussi libre de l’apprécier. Mais je m’exprimerais publiquement sur cette personnalité publique qui pose des actes publiques qui sont susceptibles de la rendre « populaire et sympa », ce qui me semble pour le moins déplacé, voire dangereux.

        J’ai la même réserve avec tout personnage public qui a un comportement qui est non seulement illégal (condamnable) mais également immoral. Que ce soit un joueur de foot pro ou un cycliste qui se défonce ou qui « explose sa femme » ou qui braque une banque ou d’un curé qui abuse d’un enfant (pour faire dans le facile).

        Ma réserve ou ma condamnation publique ne vient pas mon envie de leur « faire la morale ». Cette réserve vient du caractère exemplatif qu’ont certains personnages publics. Cela leur donne une responsabilité supplémentaire aux yeux de deux qui admirent ce qu’ils font.

        Le curé ne mérite pas de redevenir curé aux yeux des gens, le cycliste qui triche consciemment ne mérite pas de continuer et d’inciter des jeunes influençables à se défoncer, et le chanteur qui explose sa femme ne mérite pas de redevenir le mec « populaire et sympa » qu’il a envie de redevenir.

        Après, mon opinion sur le personnage public est fondée ou pas, elle est attestée par un jugement judiciaire ou pas, mais je suis en droit de l’avoir et je l’exprime publiquement.

        Pour moi, ça fait partie des fondamentaux de la démocratie.

  9. Bernard Halleux said

    J’ai lu tes commentaires aux commentaires ; toi la féministe, tu défends un « artiste », un condamné pour un crime, sur sa compagne…On sait que sa notoriété lui a réduit sa peine, dans les geôles de l ‘ancienne URSS (au fait, informe-nous du temps qu’il a passé en prison)…C’est toi qui a posté son « cas » comme exemplaire de la rédemption, de la « faute payée »…et tu demandes « devrait-on avoir une opinion »… »Celui qui crache en l’air… », dit le dicton populaire

  10. […] Mais pour autant que je sache donc, l’homicide dont a été reconnu coupable Cantat n’est pas lié à son art. Ce sont deux choses bien distinctes. Et l’une n’a pas entraîné l’autre. Tout insupportable que soient les événements, ils ne justifient pas une fois de plus de par la notoriété de l’artiste une révision du système pénal. Ni plus, ni moins que pour les autres. Pourquoi en serait-il autrement? Pourtant, Cantat selon certains en a pris pour perpète… […]

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