Où il est question de maladie et de palliatifs

octobre 8, 2013

Obliger les travailleurs malades autorisés de sortie à rester chez eux et mettre les chômeurs au travail sans les salarier, les deux mauvaises idées de la semaine dernière. 

Ils ont beau dire depuis des mois qu’ils ne sont pas en campagne, à 8 mois des élections nos politiciens sont clairement en campagne.

Il suffit de voir les articles de presse qui nous parlent des intentions des uns et des autres pour le prochain gouvernement. Il suffit de voir aussi le nombre de mesures aussi imbéciles que populistes qu’un peu partout, on envisage de prendre. Ou qu’on dit envisager de prendre. Parce que parfois on sait pertinemment que les mesures ainsi défendues ne passeront pas, mais on a fait son petit effet de manche.

Deux mauvaises idées ont ainsi été présentées hier et aujourd’hui.

Hier, on nous annonçait que « le projet de loi sur le statut unique, approuvé il y a peu par le Conseil des ministres, impose aux travailleurs malades une présence à domicile d’une durée maximale de quatre heures par jour, ce qui fait bondir les syndicats, peut-on lire samedi dans L’Echo. Pour compenser la suppression du jour de carence des ouvriers, le projet de loi sur le statut unique prévoit que l’employeur pourra inscrire, dans le règlement de travail, qu’un travailleur malade est tenu de rester à la maison pour une durée maximale de quatre heures par jour, si le certificat médical délivré précise que ce travailleur a le droit de sortir. Les employeurs pourront également fixer les heures pendant lesquelles le travailleurs est tenu d’être chez lui. »

Il faut savoir (enfin, je pense que vous le savez, mais le législateur et le patronat visiblement pas) que chez nous, quand on est malade, trois cas de figure peuvent se présenter:

– Vous n’êtes pas autorisé de sortie et votre employeur peut envoyer le médecin-conseil à votre domicile pour vérifier le travail de votre médecin traitant.

– Vous êtes autorisé de sortie et votre employeur peut envoyer le médecin-conseil vous visiter ou, si vous n’êtes pas là, vous convoquer (via un gentil mot dans votre boîte aux lettres) pour une visite de contrôle du travail de votre médecin traitant. Visite à laquelle vous devez vous rendre sous peine d’être considéré comme un carotteur.

– Vous êtes l’un ou l’autre et votre employeur ne vous envoie personne.

Seulement voilà, pour les patrons, y a de l’abus, alors dorénavant, vous devrez, autorisé de sortie ou non, rester à la maison 4h par jour et aux heures décidées par votre patron.

En gros, ça ne change strictement rien pour le patron. S’il n’a pas été fichu de vous contrôler avec le système actuel, on voit mal en quoi vous obliger à rester à la maison changera la donne.

Par contre pour vous, c’est une super idée. Rester enfermé chez soi quand on est en dépression, c’est un must. Vivre seul avec une jambe dans le plâtre, c’est le pied (mais un seul pied). Rester dans son divan quand on a un cancer, c’est grave utile. Et puis c’est bien connu qu’un rhume ne se soigne qu’entre 4 murs et que sortir avec une trachéite, c’est courir vers une mort certaine. Et puis soyons de bon compte, si vous pouvez sortir de chez vous toute la journée, vous pouvez travailler, hein! C’est bien connu que le travail ne demande aucun effort particulier à personne, ni physique, ni cérébral!

On se poserait bien la question fort intéressante de ce qui peut bien pousser un employé à carotter. On pourrait même se demander comment un patron sait que son employé carotte, s’il ne lui a pas envoyé de médecin-conseil pour le vérifier. Et on pourrait aussi se demander pourquoi un patron ne demande pas à l’employé lui-même pourquoi il est si peu heureux au boulot qu’il carotte très souvent.

Mais bon, ça, ce sont des questions qu’on ne se pose pas dans un monde où le travail fait l’Homme, le vrai.

Ce sont des questions qu’on ne se pose pas non plus quand on est législateur dans un parlement au taux d’absentéisme pourtant non négligeable (mais ici aussi soyons de bon compte: les parlementaires n’ont pas plus que nous le don d’ubiquité et eux ont parfois beaucoup de boulotS).

C’est pourtant certain: quand on aime son boulot, on ne carotte pas. Ou alors très peu, par exemple quand on a un patron peu compréhensif et qu’on a une démarche administrative urgente à faire, qu’on prend le train pour aller au travail (oui, je sais, je prends un cas extrême), qu’on a donc déjà perdu plein d’heures et qu’on n’a pas un ami sans emploi pour nous dépanner.

Rik Daems, parlementaire, ignore bien des choses

Ce qui  nous amène à la seconde idée imbécile, celle du jour. Une idée empruntée dans nos pays voisins, comme souvent les idées des « libéraux » de chez nous, celle de Rik Daems (Open VLD): contraindre les chômeurs à effectuer un service communautaire.

Je sors d’une période de plus d’un an de chômage (entrecoupée de CDDs et autres intérims) et je n’ai pas attendu Rik Daems pour effectuer certains services communautaires.

Je n’ai pas attendu l’autorisation obligatoire pour ce faire non plus. Car oui, dans notre pays où certains envisagent d’obliger des chômeurs à effectuer un service communautaire, il est interdit aux chômeurs d’effectuer le moindre service communautaire sans une autorisation pour ce faire. Mais ça, Rik Daems l’ignore peut-être…

Je suis loin d’être la seule dans le cas, très loin même. Ca va des aides diverses et variées à des amis ou voisins trop pris par le travail pour attendre le livreur, aller chercher les petits à l’école ou faire l’une ou l’autre course à l’action en faveur des plus démunis, en passant par la lutte contre les idées imbéciles de politiciens en mal de notoriété ou la défense des travailleurs (si si, je vous jure).

Je dirais même que sans ces chômeurs-là, les travailleurs seraient bien dépourvus.

Mais au-delà de ça et puisque certes tous les chômeurs ne se rendent pas forcément utiles à la collectivité (ils n’ont d’ailleurs pas à le faire, pas plus que les travailleurs, qui ne sont en outre pas tous forcément utiles à la collectivité non plus), rappelons certaines choses qui ne sont pas sans importance, et que Monsieur Daems semble ignorer également:

– Dans notre pays, il y a un emploi vacant pour 20 demandeurs d’emploi.

– Dans notre pays, il y a des règles. Le salaire minimum garanti en fait partie. Il dépend des conventions collectives du travail. Citons l’une des plus importantes, la CCT 43 qui, modifiée par la suite par toute une série de CCT, fixe le revenu minimum mensuel garanti pour 3 catégories de travailleurs occupés à temps plein :

  • 1 387,49 EUR pour les travailleurs âgés de 21 ans;
  • 1 424,31 EUR pour les travailleurs âgés d’au moins 21,5 ans qui comptent une ancienneté de 6 mois;
  • 1 440,67 EUR pour les travailleurs âgés d’au moins 22 ans qui comptent une ancienneté de 12 mois (soit environ 1200 net pour un isolé).

Sachant qu’un chômeur « longue durée » touche par mois 1000 euros quand il est isolé (avec ou sans enfants) et autour de 500 s’il est cohabitant, Monsieur Daems se propose ni plus ni moins que d’exploiter de la main d’oeuvre, ce qui contrevient également à la loi et même aux Droits de l’Homme.

– Dans notre pays, je l’ai dit plus haut, bien des chômeurs rendent de fiers services à la collectivité. Gratos. La plupart demandent même une autorisation pour ce faire (puisqu’une autorisation est obligatoire). Tous ces services sont autant de palliatifs aux carences d’un Etat dont certains dirigeants sont à ce point conscients qu’ils envisagent de les combler… par des chômeurs qui ne demanderaient pas mieux que d’être payés pour ce que certains d’entre eux font déjà.

Et ça aussi, on l’entendra beaucoup pendant la campagne: il faut donner la priorité au non-marchand.

Seulement voilà. On vote dans 8 mois. Alors on nous conforte bêtement dans des idées telles que « Les chômeurs profitent éhontément du travail de la collectivité » et autres « Le chômeur est responsable de sa situation ». Et, peut-être pire: « On a le droit d’exploiter de la main d’oeuvre à bon marché ».

Seulement ça, mesdames et messieurs qui travaillez parfois pour des sommes à peine plus élevées que des allocations de chômage, ça sera à votre détriment. Parce que ces services que les chômeurs devront rendre à la collectivité, c’est peut-être bien ce travail que vous exercez dans un contrat précaire.

Et cette main-d’oeuvre bon marché que vous avez peur de rejoindre, elle est la meilleure arme de l’Etat pour vous ôter toute envie de protester contre vos salaires de misère.

Lire aussi: http://www.lalibre.be/debats/opinions/les-travaux-d-interet-general-imposes-aux-chomeurs-une-fausse-evidence-5255003435706e5fd92561fc#.UlUZcG0u91W.facebook

Et ce dimanche 13 octobre, on apprend que même Catherine Fonck, CDH, s’y met…

8 Réponses to “Où il est question de maladie et de palliatifs”

  1. Aline Sarol said

    Pour le coup, article imparable.

  2. Bernard Halleux said

    Tout ce qui excessif, est insignifiant
    Comparer, le dépressif, le cancéreux, le cul de jatte, avec le tire-a-flan, le planqué, le profiteur du système : cette petite « fraude sociale » est insupportable, pas tellement pour les classes aisées et les vrais fraudeurs, mais surtout pour le travailleur, le patron de TPE qui doivent faire quelques heures supp, pour palier l’absence de son collègue,.Ne demandons au Médecin « Traitant » de faire la police : ce n’est pas son rôle (refuser un « certificat c’est au moins, perdre un client, au plus s’exposer à des problèmes juridiques ou judiciaires…il est plus facile de faire un certificat, il n’est pas auxiliaire de justice.
    Sur le plan plus général, soyons attentifs, en tant que démocrates, à la multiplication des « dénonciations légitimes » : elles font le lit de l’extrême droite…Le sondage du Nouvel Obs est révélateur : intention de vote (=protestation) n’est pas une solution démocratique.
    Notre Démocratie est en danger (par excès de complaisance, de juridisme, de déclaration, de larme et d’émotion ) et ce sera le « peuple souverain » qui en creusera la tombe et en sera la victime (voir l’histoire et l’actualité)

    • Aline Sarol said

      Il y fraude (comme celle du tire-au-flanc) et fraude (comme celle en col blanc) qui, elle et selon Le Monde, coûte 2000 milliards d’euros par an à l’Europe.

      • Bernard Halleux said

        @ Aline : j’entends bien, je ne les ai pas mis sur le même pied…Mais, l’extrême droite et les populistes de gauche se nourrissent du même terreau : la voix de AL de Bh et la tienne et des autres pèsent peu démocratiquement le jour des élections.
        Je fais une prédiction pour les élections démocratiques, à la proportionnelle : le futur parlement européen sera dominé, démocratiquement, par des euro sceptiques (de gauche ou de droite) ou seulement sans idéologie -comme les anonymous, les amis de Berlusconi ou de Grillo, …et, nous les démocrates, de gauche ou de droite, quelque soient nos convictions : nous verrons un instrument démocratique coulé par notre division…
        Voyez l’histoire….Il faut revenir à des unions démocratiques : bleu,rouge ou orange : peu importe la nuance, elles font partie de l’arc-en-ciel…

  3. Louis Dore said

    Ma remarque est humoristique – quoique ! – et démagogique, je sais… mais vous devriez vous présenter aux élections, emporter un siège avec beaucoup de voix, devenir ministre – pourquoi ne pas rêver au poste de premier – et puis mettre en œuvre d’une chiquenaude bien frappée toutes vos idées. On aurait alors un gouvernement qui agit vraiment pour les gens… et qui tiendrait le temps qu’il tiendrait. Mon commentaire est facile, je sais… mais finalement votre billet ne l’est pas beaucoup moins !

  4. De WIEST said

    Toujours dans la nuance. C’est important de s’y tenir.

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