Les profs, les congés et les rotules.

octobre 26, 2013

J’ai toujours voulu enseigner. Pourtant (ou peut-être est-ce pour ça?), j’étais ce qu’on appelle un cancre, je réussissais plus ou moins par hasard (quand je réussissais) et je ne comprenais absolument pas ce que je faisais là. J’étais sympa, ceci dit. Pas le genre à chahuter. Active aussi, quand je maîtrisais un peu le sujet. Et donc la plupart du temps le nez à la fenêtre, à attendre que ça passe. Des profs m’appelaient RAS.

Donc j’ai fait mes études puis un CAP et je suis devenue à peu près tout, sauf prof. Puis récemment, quand j’ai perdu mon emploi, je me suis dit que c’était le moment. J’ai postulé dans l’enseignement. On m’a proposé quelques heures par ci, quelques heures par là, pour quelques temps, en remplacement… jamais un temps plein, toujours des remplacements de courte durée. Alors j’ai dit non. Parce que c’est matériellement intenable.

Jusqu’au jour où une amie, qui enseigne depuis 10 ans dans une école spécialisée, a parlé de moi à sa directrice qui cherchait de toute urgence à remplacer une titulaire. J’ai été contactée un jour, j’ai commencé le lendemain. C’était un temps plein, jusqu’à la fin de l’année (on était mi-mai), dans l’enseignement spécialisé. Tout ce que j’aime: enseigner, me sentir utile, avoir un travail qui ait du sens et des horaires cool.

Les deux premières heures étaient faciles à préparer: on allait faire connaissance. Je pouvais même donner le même cours aux trois classes dont j’héritais, puisque tout ça serait ludique. Et de toute façon, je ne savais pas ce que je devais enseigner, puisque je n’avais pas de programme (mon amie me l’a donné très vite, mais, pour la petite histoire, je ne l’ai jamais lu, juste parcouru).

J’ai du caractère, je peux être ferme, je crois pouvoir aussi captiver mon auditoire et je suis même rigolote. Et en plus, j’apprends vite, ce qui n’est pas négligeable quand vous devez enseigner des matières que vous n’êtes pas censée enseigner. J’ai toutes les qualités requises pour faire un bon prof.

Après ces deux premières heures (les seules que j’avais à donner ce jour-là), j’étais dans le même état qu’en sortant d’une intense journée de 10h dans mon boulot précédent. Sur les rotules. Avec en plus comme une envie de pleurer, à l’idée d’y retourner, à l’idée que des gamins de l’âge de mon fils sachent à peine lire, à l’idée de préparer des cours pour des classes qu’il faudrait mater, parce qu’appeler un éducateur à l’aide dès la première heure, ça ne le fait vraiment pas…

Je donnais religion, éducation sociale et français. J’ai plus ou moins géré le truc, j’ai même passé des heures entières de cours à donner cours. Je ne sais pas si j’ai respecté le programme, mais j’ai fait comme j’ai pu, très bien conseillée par des collègues très sympas et très compétents et très courageux et qui ont toute mon admiration, éternellement (je suis sérieuse).

Je touchais moins qu’au chômage, vu que mon école était injoignable en transports en commun et que les frais de voiture ne sont pas remboursés. Et le premier mois, je n’ai rien touché du tout, pour une sombre histoire de termes échus et parce que comme c’est la procédure normale, l’école ne pouvait rien pour moi.

Je ne donnais pas cours le mercredi, mais j’ai vite déchanté, parce que presque chaque mercredi, il y a des réunions.

A la fin de l’année, j’étais heureuse. D’avoir tenu, d’avoir, je crois, appris des choses à mes élèves, d’avoir plus ou moins compris les types et les formes, d’avoir eu de chouettes collègues, d’avoir enseigné, d’avoir fini.

Je suis retournée au chômage, comme aujourd’hui la majorité des profs qui débutent (et il y en a qui débutent depuis 10 ans). Et j’ai cherché un autre boulot. Où je puisse m’asseoir. Où je ne sois pas obligée de parler tout le temps. Où je ne me sente pas 10 fois par jour dans des rapports de force. Où je n’aie pas des heures entières à capter l’attention de mon auditoire. Où je ne doive pas sans cesse trouver des astuces, chercher quoi enseigner, chercher comment le faire, trouver de quoi meubler au cas où j’aurais fini avant la fin du cours, ne pas trop penser à ces gamins que la vie a menés là, rentrer chez moi et dormir pour ne pas hurler sur mon fils au premier juron.

Je n’ai pas grand chose à dire sur les congés, vu que quand vous êtes prof remplaçant (à peu près chaque fois que vous entamez une carrière de prof), vous retournez au chômage à la fin de l’année. Je sais juste que les profs touchent 10 mois de salaire étalés sur 12.

Ce dont je suis sûre, par contre, c’est que je les leur souhaite très bons.

Et attention, hein. J’ai plein d’amis qui n’ont que 20 jours de congé et qui sont dans une vraie merde chaque fois qu’ils doivent trouver des solutions pour caser leurs enfants. Et j’ai beaucoup de respect pour eux. Surtout quand ils en ont pour les profs, qui, souvent très motivés, aident comme ils peuvent leurs enfants à grandir dans un système qui devrait être réformé en profondeur depuis des années et ne le sera probablement jamais.

Publicités

4 Réponses to “Les profs, les congés et les rotules.”

  1. Jack van der Loo said

    ceci devrait vous intéresser

  2. Steve said

    La qualité de l’enseignement dans les écoles publiques est évidemment lamentable, mais il faut savoir ce que l’on veut. L’obligation scolaire n’impose pas la fréquentation des écoles, elle autorise l’enseignement à domicile. Et si les familles, ou le parent, qui ne souhaitent pas combler leurs lacunes qui les empêchent d’enseigner à leurs enfants les bases de l’enseignement primaire, ou qui préfèrent placer leur carrière professionnelle avant l’éducation de leurs enfants, n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes s’ils se plaignent de la qualité de l’enseignement dans les écoles publiques. Toute convention morale qui ne satisfait pas l’une des deux parties liées au contrat donne la possibilité à chacune d’entre elles de la réformer ou d’en sortir.

    Pointer du doigt les dysfonctionnements de l’enseignement public relève, certes, d’un esprit éclairé, mais déresponsabilise les parents qui restent, jusqu’à preuve du contraire, les premiers responsables de l’éducation de leurs enfants.

    • Cath said

      C’est vrai… notre société nous laisse le choix! Perso, voilà le mien à ce sujet : mettre mes enfants à l’école, avec toutes ces lacunes et aller travailler pour leur apporter un toit, des habits, à manger, du chauffage, de l’eau, etc… ou alors leur donner moi-même cours dans un carton sur le trottoir!! Pour ma part, je ne travaille pas pour avoir une grosse bagnole et des vacances au soleil trois fois par an… Je travaille pour apporter l’essentiel à mes enfants pour qu’ils grandissent bien et aient tous les outils pour réussir. Et cela ne m’empêche pas de reconnaitre la qualité médiocre de l’enseignement, due au système et pas aux enseignants en général.

  3. Marie said

    Bravo, Anne, j’ai rarement vu autant de sagesse et de réalisme chez une jeune enseignante, comme toi… Je suis désolée que tu aies dû quitter ce boulot magique et si constructif, mais je comprends très bien qu’être un bon prof ne puisse t’éviter de n’être suffisamment solide.
    Je suis comme toi, sur les genoux en permanence… mais ça vaut tellement mieux que de partir travailler en se demandant chaque jour à quoi l’on sert…
    Que les vents te mènent…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :