Afghans: pour répondre aux idées reçues

décembre 30, 2013

Ils vivent chez nous depuis des années, fuyant une guerre de plus de 30 ans (une guerre aujourd’hui menée notamment par la Belgique), des attentats et des talibans et pourtant aujourd’hui, notre pays leur refuse l’asile, même provisoire. Les Afghans du Béguinage sont des gens comme vous et moi à ceci près qu’ils sont nés ailleurs, dans un ailleurs qu’ils ont dû fuir et que, pourtant parfaitement intégrés, ils se sont vus retirer leurs papiers par les autorités Belges et se sont retrouvés dans l’incapacité de mener une vie normale. Aujourd’hui unis pour lutter pour leur droits, ils vivent dans l’église du Béguinage à Bruxelles, avec pour seules ressources ce que des citoyens leur apportent.

Ceux qui les soutiennent sont de plus en plus nombreux, mais il me paraît important de revenir encore une fois sur certaines idées reçues qui ont la dent dure.

On va créer un appel d’air

Les Afghans ont fui leur pays. Un pays qu’ils aiment. Ils n’ont pas décidé un jour d’aller vivre ailleurs pour réaliser un vieux rêve. C’est très différent.

(Voir aussi plus bas, « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde »)

Ils vont s’incruster

Les Afghans demandent un MORATOIRE sur les expulsions. Ils veulent qu’on évalue sur place la sécurité de leur pays avant de les y renvoyer s’il s’avère qu’il est sûr.

Maintenant, il est clair que quand on a fui son pays depuis des années et que ce pays s’enlise dans la guerre depuis plus de 30 ans et que rien n’indique une amélioration, qu’on a appris la langue, travaillé, eu des enfants, scolarisé ces enfants… bref, quand on s’est enraciné quelque part, on n’a pas forcément envie de se déraciner une nouvelle fois. Surtout dans des conditions plus qu’incertaines et avec des enfants déjà traumatisés.

Qu’on s’occupe d’abord de nos pauvres.

« Nos pauvres », ça ne veut rien dire. Qui sont « nos » pauvres? Quels sont les critères? Ne peut-on considérer que des gens qui ont fui « nos » bombes sont aussi « nos » pauvres?

Et puis, soyons un tout petit peu intelligents: ce n’est pas parce qu’on ne s’occupe pas des pauvres « des autres » qu’on s’occupe plus de « nos pauvres ». D’ailleurs, les Afghans, depuis qu’ils n’ont plus de papiers, ne reçoivent RIEN de l’Etat belge: ni argent, ni nourriture, ni logement. Leurs enfants ne vont même plus à l’école. Et pourtant, personne n’a vu son sort s’améliorer. Ni vous, ni moi, ni « nos » pauvres.

Il y a des zones sûres en Afghanistan

Voici un extrait de ce qu’en dit le Ministère des Affaires étrangères: « Le conflit occasionne plus d’un millier de morts violentes chaque année. Le danger peut prendre la forme d’attentats à la bombe, d’attaques suicides, d’enlèvements, de confrontations armées, d’attaques le long des routes, qui visent les ONG, les organisations internationales, les entreprises privées et touchent de façon indiscriminée les personnes présentes alentours. »

Concernant les provinces, le même ministère estime que « tout déplacement dans ces zones (y compris dans les villes) doit faire l’objet d’une préparation minutieuse et rigoureuse. La situation est variable selon les districts et aucun élément ne peut être laissé à l’improvisation. »

Notre pays a il y a quelques mois renvoyé le jeune Aref (22 ans) au pays (après de nombreux refus et sans la moindre ressource, il avait fini par signer un retour « volontaire » au pays), dans une zone dite « sûre » par le CGRA. Il y est mort par balle, comme il le craignait.

Ils vont importer la Burqa

Les talibans sont l’un des dangers que les Afghans ont fui:

– Les Sikhs et autres membres de religions minoritaires sont menacés de mort s’ils ne se convertissent pas

– Les femmes sont considérées comme inférieures, forcées de porter la Burqa et empêchées de mener une vie normale

– Les petites filles n’ont pas le droit d’aller à l’école

-…

Alors non, ils ne vont pas « importer la Burqa », puisqu’ils l’ont fuie.

Ils vont islamiser la Belgique

La constitution afghane dispose que le pays est une république islamique et que les fidèles d’autres fois ont le droit d’exercer leurs droits religieux dans les limites de la loi.

Dans les faits, il en va tout autrement: même les Musulmans jugés « trop libéraux » et les Musulmans chiites, minoritaires, sont persécutés par les talibans. Quant aux Sikhs et aux chrétiens, la plupart ont fui les talibans vers d’autres pays du monde.

Au béguinage, les différentes religions se partagent l’espace en toute sérénité et les fêtes religieuses des uns et des autres sont célébrées tous ensemble.

On va se faire bouffer, bientôt y aura plus d’église

Le curé de celle du Béguinage trouve que la sienne est très belle comme ça. Et il a raison, puisqu’on a rarement vu édifice religieux rejoindre si bien les valeurs qu’il célèbre.

Si l’on regrette qu’une église soit habitée par des démunis, quelle que soit leur religion (et rappelons que certains de ces Afghans sont chrétiens), une sérieuse remise en question s’impose.

En outre, si notre pays ne manque pas d’églises, elles manquent toutes sérieusement de fidèles. Il y en a même moins que de gens qui pensent que « bientôt, il n’y aura plus d’église ».

Ils veulent supprimer nos traditions!

Ils ont fui un système totalitaire qui veut obliger les non musulmans à le devenir, les musulmans à enfermer leurs femmes, qui veulent interdire l’école aux petites filles.

A l’église, ils vivent tous ensemble, hommes et femmes de toutes les religions, à des degrés divers de pratiques et de port de signes religieux. Ils célèbrent les fêtes de chacune. La messe de Noël célébrée au Béguinage par les paroissiens l’a été en compagnie des Afghans, qui y ont participé activement.

Ils ne font pas tourner l’économie…la consommation n’y gagnera rien

C’est sûr qu’en les empêchant de travailler – ce que la plupart faisaient avant qu’on leur enlève leurs papiers et donc le droit de travailler-, on les empêche de consommer. Ceci dit, qu’on se rassure, des citoyens compensent un peu en se chargeant de leur acheter de quoi survivre.

On ne peut pas accueillir toute la misère du monde

Quelques chiffres:
– 260.000 personnes ont demandé l’asile en Europe en 2010
– 260.000 personnes ont été expulsées de cette même Europe en 2010
– les « illégaux » représentent entre 0,9% et 1,8% de la population de l’Europe
– près de 20.000 personnes sont mortes aux portes de l’Europe en voulant l’atteindre depuis 1988
– la majorité des migrants qui quittent un pays pauvre sont reçus par un autre pays pauvre et non pas par l’UE ou les USA.
(- Réseau européen des migrations (2011), Key EU Migratory Statistics, mars 2012 ; Commission européenne, COM(2011) 248 final, Communication de la Commission au Parlement Européen, au Conseil, au Comité Économique et Social Européen et au Comité des Régions, Communication sur la migration, Bruxelles, 4 mai 2011.
– Rapport du PNUD 2009. Colloque Mobilité, migrations, développement et environnement, 22-23 mai 2012, Université d’Afrique du Sud à Pretoria (UNISA)…)
– blog de « vol spécial », rassemblant ces sources et d’autres…

Quant aux Afghans, sur six millions d’exilés depuis le début de la guerre (dont 2 millions sont retournés), 96% sont en Iran et au Pakistan. 4% ont atteint l’Occident, dont quelques centaines la Belgique.

On n’a pas les moyens

Les Afghans ne demandent pas à être pris en charge. Ils travaillaient pour la plupart avant qu’on leur enlève leurs papiers et donc… le droit de travailler. Ils veulent recouvrer ce droit.

En outre, notre pays a largement les moyens d’entretenir quelques centaines de réfugiés supplémentaires.

Enfin, « d’après les chiffres communiqués par le ministère de la défense à la Cour des Comptes, le coût de la présence belge en Afghanistan sera de 76 millions d’euros en 2009 (et on y est toujours).

Ce chiffre permet aux quotidiens du groupe Vers l’Avenir d’estimer le coût annuel d’un militaire belge dans le bourbier afghan à 156.700€ ».

Source

Ce ne sont pas des Afghans

Si c’était le cas, les autorités compétentes se seraient empressées de nous le dire, chose qu’elles ne manquent jamais de faire. Ici, rien de tel.

Et si quelqu’un a un doute, qu’il pousse les portes du Béguinage et aille apprécier la chose par lui-même.

Ce sont les lâches qui fuient leur pays au lieu de le servir

C’est un point de vue. Personnellement, si je devais sauver ma peau et celle de ma famille, je fuirais la guerre moi aussi. Je ne sais pas ce que veut dire « servir son pays » et je ne pense pas avoir ni à le faire, ni à subir des conflits qui servent des intérêts qui me dépassent largement.

Et si on raisonne comme ça, songeons à nos aïeux, dont beaucoup ont fui bien des choses et ont tellement eu raison de le faire qu’aujourd’hui, on rend hommage à ceux qui les ont aidés à sauver leur peau.

Et puis méditons sur cette réflexion d’un Afghan du Béguinage: « J’ai fui l’Afghanistan parce qu’on voulait me mettre des armes dans les mains pour tuer des Américains et des Européens…maintenant que je suis ici on veut me renvoyer dans un pays où je suis en danger de mort. » Église du Béguinage, 30 décembre 2013.

Ils n’ont pas mérité de vivre chez nous

Nous non plus.

La loi, c’est la loi

C’est vrai. Et il en existe des souveraines, à savoir des lois que toutes les autres doivent respecter. La Belgique a ainsi adhéré avec fierté à la Convention européenne des droits de l’Homme. Elle a déjà été condamnée à maintes reprises par la Cour européenne des droits de l’Homme pour ne pas l’avoir respectée et y contrevient ici encore en laissant hommes, femmes et enfants sans la moindre ressource, la moindre nourriture et le moindre logement.

En outre, si « la loi, c’est la loi », il n’est pas rare de voir notre pays en changer, en créer, en amender. C’est ce qu’on appelle évoluer.

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4 Réponses to “Afghans: pour répondre aux idées reçues”

  1. […] humain autour de la situation des Afghans réfugiés à l’Eglise du Béguinage, et le billet d’Anne Löwenthal de ce jour y revient encore de manière […]

  2. […] billet « Afghans: pour répondre aux idées reçues« , publié sur le site AnneLöwenthal’s blog, le 30 décembre […]

  3. Jean Jauraissu said

    Pouvez-vous me citer un seul footballeur afghan de renommée ?

  4. – Cela tombe sous le sens qu’il ne faut pas les expulser vers l’Afghanistan. C’est une éthique élémentaire mais fondamentale qui l’exige. Ne peut-on d’ailleurs en référer à la Cour des droits de l’homme à Strasbourg? Et chez nous, ne devons-nous pas aussi nous adresser au Commissariat pour les Réfugiés? Peut-être cela permettrait-il de ne pas perdre de l’énergie et du temps avec les politiciens plus préoccupés de la campagne électorale?
    – De plus en plus de Belges souffrent des conséquences de la précarité. Mais généralement, quand on a faim, ou qu’on vit dans un taudis, ou qu’on a perdu son boulot, on se cache. Les Afghans sont donc « représentatifs » de ces problèmes occultés chez nous, même si leur situation est différente – et pire. Il y a donc là un appel à une solidarité et à une prise de conscience de tout un chacun.
    – C’est indigne d’un pays européen – le continent des droits de l’homme, je pense – de renvoyer des hommes, femmes et enfants dans un pays en proie à tous types de guerre, alors qu’ils ont commencé une « vie normale » chez nous.
    Aujourd’hui, la guerre n’est pas seulement « spatiale » – il est absurde d’avoir divisé l’Afghanistan en zones touchées par la guerre et autres.

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