La vie et les chemins (Billet hautement subjectif)

janvier 18, 2015

Quand j’étais petite, je détestais prodigieusement l’école, parce qu’un sale con de prof nous avait maltraités, moi souvent et en permanence quelques camarades, toujours les mêmes, les « enfants du juge », comme on disait. Pendant des mois, humiliés sous le regard même pas gêné du corps professoral et de la direction. On était des cochons, on écrivait mal dans nos cahiers alors on devait travailler par terre et faire les cochons quand quelqu’un entrait en classe. J’avais aussi eu le plaisir de me balader avec une pancarte « Je suis un âne » dans la cour de récré. Il nous est arrivé de devoir entourer un enfant qu’on avait mis dans une poubelle et se moquer de lui parce qu’il avait été méchant. Un jour, j’avais des sous pour la procure et j’étais tellement contente que je suis allée vers mon prof qui était là avec toutes mes copines pour m’en vanter et il a dit « Oui mais toi, tu les as volés ». Et du haut de mes 7 ans, je suis devenue toute rouge et je n’ai pas répondu. Je pensais que c’était normal, puisque personne ne bronchait. A midi, je me réfugiais avec ma meilleure amie dans une super cachette. Les classes étaient des bungalows en bois posés sur des blocs et reliés entre eux par des planches. On rampait sous les classes et on se glissait dans l’espace entre deux bungalows pour dire tout le mal qu’on pensait de l’école. On fuyait aussi parfois dans le village et on tremblait chaque fois qu’on croisait un policier, parce qu’on n’avait pas le droit d’être là. Et puis on trichait pour réussir. Oui oui, en primaires.

Mes meilleurs amis dans la cour étaient Isabelle, la plus belle fille de l’école à mes yeux, moitié noire, moitié blanche, avec des coiffures magnifiques pleines de coquillages. Fatima, une musulmane qui portait le voile et des pantalons sous ses robes, ce qui faisait rire tout le monde. Emmanuel et Patrick, que je prenais pour des cailleras parce qu’ils étaient des enfants du juge et que tout le monde les prenait pour des cailleras, toujours punis, toujours humiliés. Muriel, qui avait 14 ans en 5e primaire, qu' »on » m’avait conseillé de ne pas fréquenter, qui portait des talons et me racontait ses histoires de mecs, à moi qui jouais au foot avec les garçons, sous la houlette d’un des rares profs que je respectais, monsieur Arthur (tiens tiens…), un type pourtant hyper trop sévère, mais juste. Qui n’épargnait personne et qui m’aimait bien. Mes amis étaient aussi de mon milieu, Marie, Anne, Caroline, Valentine, Hervé, Benoît, Nathalie… J’allais souvent chez eux et eux chez moi. Mais eux, ils étaient épargnés, je ne savais pas trop pourquoi et je m’en foutais.

Puis j’ai pensé que c’était un fantasme, que j’avais dû m’imaginer ça, que c’était trop énorme d’avoir vécu ça sans que personne ne bronche et j’ai continué de détester l’école, sans trop savoir pourquoi non plus. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à raconter ça parce que je me demande encore si c’est vraiment arrivé. Pourtant c’est vraiment arrivé. Je l’ai su à 16 ou 17 ans, quand la maman d’un de mes camarades de l’époque m’a raconté que son fils, pas très doué, était en dépression en deuxième primaire et qu’il avait dû changer d’école. Et que là, dans sa nouvelle école, il avait brillé et s’était épanoui. J’ai eu les larmes aux yeux, je lui ai demandé de raconter et je l’ai remerciée, je lui ai dit que ça faisait un bien fou d’entendre que c’était vrai. J’ai raconté à ma mère. On était en voiture et elle a pilé net. M’a demandé pourquoi je n’avais rien dit. (« Je pensais que vous saviez, que c’était comme ça ») M’a dit que bien sûr que non et que si elle avait su, ce mec aurait eu son poing dans sa gueule. Et ça aussi, ça m’a fait un bien fou.

Je suis devenue assistante sociale, militante, gauchiss sous l’oeil pas du tout étonné de mes proches. J’étais entourée, aimée, dans un bon milieu intellectuel et bourgeois. J’ai toujours foiré mes études mais je m’en suis sortie quand même, parce que j’ai toujours cru en moi au moins autant que mes parents, qui avaient le temps de me le dire et le prenaient. Qui avaient foi en l’avenir, en mon avenir. Je ne sais pas ce que sont devenus Emmanuel, Patrick, Fatima et Muriel. Mais chaque fois, chaque fois que j’entends parler de punir des jeunes qui ont grandi sous l’oeil accusateur de notre société et dans la désespérance, c’est à eux que je pense.

Oh, je sais, il ne faut pas faire de généralité et chacun est responsable du chemin parcouru. Mais on n’est pas tous nés au début du même chemin. Et s’il y a des postes de secours au bord des chemins, ils ne sont pas ouverts à tous.

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2 Réponses to “La vie et les chemins (Billet hautement subjectif)”

  1. Ariane said

    Je ne sais pas quel âge vous avez, tant tout ça semble sorti « d’un autre âge », mais je sais que certains profs et instits devraient faire autre chose comme boulot, même encore à l’heure actuelle (mais j’espère qu’il y en a moins) … Il y a des enfants démolis à cause de certaines incompétences… Et même si les parents vont demander des explications, ruer dans les brancards, il reste des traces… Mon fils le vit, malgré notre soutien indéfectible. Les traces sont encore là, à 21 ans, même si aujourd’hui il semble aller mieux. Mais je ne vais pas m’étendre… J’aurais trop à dire… Bravo pour le parcours; puissent tous les enfants victimes de tels abrutis faire le même parcours que vous, avoir la même force.

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