OKC, vivre après la secte

décembre 13, 2015

Une fois n’est pas coutume, je vais faire la pub pour une émission : Devoir d’enquête, sur la Une, le 16 décembre prochain.

Elle abordera d’une part la gravissime question des dérapages sur Internet, dérapages qui affectent bien des gens, à commencer par nos ados, dont certains, harcelés, se sont suicidés.

D’autre part, elle reviendra sur un dossier que peu d’entre nous connaissent : celui de la communauté OKC et de ses enfants oubliés. Certains d’entre eux ont décidé de se raconter sur un blog. Une démarche difficile mais nécessaire en attendant un procès dont ils espèrent beaucoup pour se (re)construire.

Je connais personnellement certains d’entre eux et particulièrement l’un d’eux. Au-delà de leur situation particulière, ce qu’ils ont vécu nous éclaire sur un phénomène qui n’est pas assez abordé dans les débats sur notre actualité : l’embrigadement et la difficulté de sortir du joug de ceux qui abusent de leur emprise.

Lisez-les sur leur blog. Ceci n’est que mon petit témoignage.

J’ai connu Roy il y a quelques années. Il faisait ses premiers pas dans un collectif dont je fais partie. Il y est entré, il y est resté, fidèle aux réunions, présent aux manifestations, très content d’être là et même reconnaissant d’y avoir été accueilli ! Il parlait tout le temps d’une fête pour nous remercier.

Moi, ça me faisait sourire, mais il avait vraiment envie de nous remercier.

Je ne savais pas très bien qui c’était. Un jeune gars mignon, souriant, présent, vaguement lié à un restaurant biologique. Il amenait parfois un pote ou l’autre, toujours les mêmes, mais c’est tout ce que je savais de lui. Je n’avais pas besoin d’en savoir plus, on n’est pas très curieux au collectif. C’était la jeune recrue du noyau dur, je l’y croisais, on préparait nos trucs, on buvait des verres et voilà. Et puis on s’est croisés plus souvent, au hasard de guindailles hasardeuses.

Un jour il m’a dit qu’il sortait d’une secte. Je crois que j’ai fait la tête qui convient face à une révélation pareille et j’ai vaguement imaginé des gens au crâne rasé vêtus de robes et adorant un gourou en chantant des incantations…

On est devenus assez proches, je me disais qu’il aimait notre compagnie, la compagnie d’adultes pour la plupart très cultivés et très intelligents et comme il suivait bien, je me disais qu’il l’était aussi et que sans doute qu’il trouvait là ce qu’il ne trouvait pas chez les potes de son âge…

Aujourd’hui, on est un peu liés pour toujours. Il se comporte des fois comme un gamin, il est en retard presque partout, tout le temps fauché, il ne tient pas ses deadlines, il s’entend à peu près aussi bien avec mon fils qu’avec moi. Du coup, je dis que j’ai deux gamins et il m’appelle « maman » en rigolant. Il est devenu le colloc de mon frère, qu’il voit plus souvent que moi.

Même si à une période, on s’est vus beaucoup, dans un café. Il avait envie de raconter son histoire pour que je l’écrive. Elle est toujours là, dans mon ordinateur. Des heures de récit de sa vie qu’on n’a jamais trouvé le temps et le moyen de finir et mettre en forme. Je crois que ça ne sera jamais suffisant, de toute façon. Le texte est plein d’aller-retour. Et de précisions d’un ami de Roy, qui a tout relu et m’a raconté aussi.

L’histoire d’un petit garçon que ses parents ont confié aux bons soins du bon monsieur Spatz, un homme revenu de voyage en s’imaginant bouddhiste et investi d’une mission de taille : importer les valeurs bouddhistes en Europe. L’histoire d’un petit garçon qui a vécu avec d’autres enfants dans les montagnes françaises, livré à quelques adultes, puis d’un ado que le bon monsieur Spatz a envoyé avec d’autres au Portugal, où ils ont vécu à peu près livrés à eux-mêmes, tenus à l’écart du reste de la communauté parce qu’ils posaient trop de questions. Des questions sur leurs fringues portées en seconde main, des questions sur les parents qu’ils ne voyaient jamais, ou presque, sur le monde extérieur décrit comme décadent. Sur les punitions d’un autre âge qu’ils avaient à subir (vivre seuls dans les bois, être isolés dans une pièce…), sur les sévices sexuels subis par certains d’entre eux, sur les visites du bon monsieur Spatz qui tournaient à l’orgie…

Le projet de Spatz avait quelques failles. Des livres. Quelques jeunes adultes passés par là qui trouvaient que l’enseignement était important. Des accès à Internet. Des ouvertures sur le monde. Et des liens à la vie, à la mort, entre des enfants qui avaient grandi ensemble, sans parents et dont certains ont décidé de quitter la communauté, au risque de vivre sans le sou, puisque la dépendance à la secte était totale : vie à la secte, fringues à la secte, bouffe à la secte, jobs à la secte.

Les enfants ont grandi. J’en connais certains. Ce sont des jeunes adultes qui se démerdent, plus ou moins bien je crois. Sur le moment, Roy n’a pas vraiment senti le manque de l’amour de ses parents, puisqu’il ne sait pas ce que c’est, de grandir avec ses parents. Mais il en a manqué et il le sait. Comme les autres, qui réclament aujourd’hui justice. Et reconnaissance, par leurs parents, qu’ils ont merdé.

Ce sont des jeunes adultes blessés, dont certains sont encore bouleversés quand ils évoquent tout ça. Mais qui veulent ce procès qui arrive en janvier. Qui veulent qu’on reconnaisse le mal qu’on leur a fait. Que le gourou, soit condamné pour d’autres raisons que financières. Roy, lui, est amoureux. Très amoureux. C’est une bonne nouvelle. Je crois qu’il pensait que ça ne lui arriverait pas. Du coup, son récit attendra. Et c’est très bien comme ça.

6 Réponses to “OKC, vivre après la secte”

  1. […] OKC, vivre après la #secte | via AnneLöwenthal's Blog #OKCinfo […]

  2. J’adore la chute pleine d’espoir.

  3. Gollum said

    Je ne sais pas qui vous êtes et qui est Roy, mais j’ai vécue avec lui sans aucun doute car son histoire est aussi la mienne. Même endroit, même période. Merci pour avoir pris la parole. Enfin quelque chose. Merci

  4. Martin said

    Merci et courage pour la suite, j’espère qu’ils obtiendront la reconnaissance des faits qu’ils attendent.

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