Peut-on abriter de force sans se forcer à se poser les bonnes questions ?

février 26, 2018

Aujourd’hui, le bourgmestre d’Etterbeek, très vite suivi par d’autres, a pris une ordonnance de police obligeant les policiers de sa commune à arrêter administrativement les sans-abris qui refusent d’être logés dans un dispositif du plan hivernal, de les conduire dans un centre spécialement ouvert pour l’occasion par la commune, où un médecin les examinera pour déterminer s’ils sont en danger dans la rue ou pas.

Sur la mesure elle-même

Il est évident que le froid de ces derniers jours ne peut laisser de marbre que d’un point de vue littéral et que, souffrant nous-mêmes des températures glaciales, nous ne pouvons qu’être émus du sort des gens à la rue. Un sort qui occupe d’ailleurs le champ médiatique et celui des réseaux sociaux bien davantage en hiver qu’en été, même si on meurt à la rue au moins autant en été qu’en hiver.

Il va de soi que ces température exposent à un risque accru d’hypothermie et donc de mort.

La mesure prise par ce bourgmestre, puis par d’autres, est donc compréhensible. Ce qui l’est moins, c’est de ne la prendre qu’en hiver et de la prendre en faisant l’économie (dans tous les sens du terme) des questions qu’elle pose. À commencer par les raisons qui motivent un refus d’être mis à l’abri par le système alors qu’on crève (littéralement) de froid.

Elles sont multiples : il y a à la rue bon nombre de personnes qui souffrent de troubles psychiatriques. Qui n’auraient jamais dû se retrouver à la rue mais qui y sont parce qu’elles n’ont jamais été prises en charge dans des structures thérapeutiques adaptées. Il y a aussi à la rue bon nombre de personnes qui n’ont pas le droit d’entrer dans une structure d’accueil, parce qu’elles sont bourrées, parce qu’elles sont sous influence, parce qu’elles ont un chien. Il y a des gens qui n’ont pas de papiers et qui craignent (à juste titre, on le voit tous les jours depuis des mois) d’être happés par la police et/ou par un système qui les séparera, dans le cas de familles. Il y a enfin des gens, ceux-là et d’autres, qui n’ont aucune confiance dans un système qui les a mis à la rue/veut les forcer à entrer dans des prises en charge globales dont ils ne veulent pas (pour lesquelles ils ne sont pas prêts)/veut les faire entrer dans des procédures dont ils ne veulent plus. Il y a aussi, il faut le relever, les conditions dans lesquelles ont est accueilli dans les abris de nuit (qui font, précisons-le, ce qu’ils peuvent). Zéro intimité, des maladies qui se promènent, des vols, des cris, des bagarres et… un renvoi à la rue dès le matin, avec le risque d’avoir perdu sa place en rue.

La mesure, du moins telle que présentée ce jour dans les médias, ne semble pas avoir tenu compte de ces craintes. Elle risque donc de provoquer un déplacement de ces gens et, ce partant, de les insécuriser davantage encore, puisque oui, même à la rue, on a ses habitudes. Sans certaines garanties sur ce qui précède, bon nombre de SDF iront se poser ailleurs.

Quant au fait même d’arrêter des gens parce qu’ils sont à la rue, il nous rapproche dangereusement d’une criminalisation du vagabondage, qui n’est plus un délit depuis 1993 et c’est une bonne chose. Et si on peut comprendre qu’un bourgmestre prenne des mesures répressives pour mettre des gens à l’abri, il faudra veiller à ce que, dans une société qui combat davantage les pauvres que la pauvreté, on ne recule pas sur ce point-là aussi.

Pour conclure ce chapitre de manière positive, on se réjouira d’apprendre que l’État (ici la commune) dispose de moyens pour accueillir ces gens et les met en branle. On espérera qu’elle le fera à l’année, au moins faute de se pencher sur ce que j’évoquerai juste après, et qu’elle le fera de jour aussi. On a le droit d’être optimiste…

Sur ce que nous dit la mesure

Ce que nous dit la mesure, c’est qu’après avoir toléré que des gens vivent à la rue (et parfois même après les y avoir poussés ou en tout cas les avoir regardé y sombrer sans rien faire), notre État se voit contraint à faire un gigantesque aveu d’échec en les en sortant de force.

Ce que nous dit la mesure, c’est que l’État n’est pas parvenu à entendre ceux qui, depuis des années, préviennent que le nombre de personnes à la rue va croître, comptent les milliers de bâtiments vides (on parle de plus de 30.000 rien qu’à Bruxelles), réclament en vain des mesures préventives et des relogements encadrés, pleurent pour avoir un tout petit peu de moyens (supplémentaires) pour faire le job, démontrent que le plan hivernal est une aberration.

Ce que nous dit la mesure, c’est que non content de ne pas aider suffisamment des citoyens à faire le job, des associations à faire le job et même des CPAS à faire le job, l’État en est réduit à constater que des gens sont en danger de mort dans ses rues et à les abriter manu militari. Ce que nous dit la mesure, c’est que le manque de courage politique et d’investissements à long terme contraint tout le monde à travailler dans l’urgence, sans jamais rien régler sur le fond, parce que ceux qui réclament que ce travail-là soit fait aussi sont eux aussi trop pris dans l’urgence pour se poser (y compris les bonnes questions).

Ce que nous dit également la mesure, c’est que l’État souffre lui-même de schizophrénie en jetant chaque nuit des personnes à la rue (et rien qu’hier soir, un de ces migrants y a été renvoyé par la police sans ses chaussures !), en prenant chaque jour des mesures anti-mendicité plus ridicules les unes que les autres et en ramassant d’autres personnes de peur qu’elles ne meurent de manière trop flagrante sous sa responsabilité. Que sa politique « ferme mais humaine » ne l’est tellement pas qu’il en est lui-même réduit à ramasser les restes de ses incuries et de ses ignominies.

Pour conclure ce point-ci aussi de manière positive, terminons en disant que oui, il faut mettre les gens à l’abri et admettons qu’il faille le faire de force. Mais ne nous soustrayons pas encore aux questions que ça pose, sous peine de devoir recommencer encore et encore, comme on doit le faire depuis des décennies.

En attendant, voici une liste non exhaustive et donc à compléter des endroits où s’adresser pour venir en aide aux sans-abris : https://annelowenthal.wordpress.com/2012/02/01/liste-des-appels-pour-urgences-sociales-sdf-regulierement-mise-a-jour/

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