Le temps

avril 23, 2020

Ce billet est celui d’une privilégiée. Tout est relatif, bien sûr. Je ne suis pas riche, très loin de là, je ne vis pas dans l’opulence, ma petite maison ne sera jamais finie et je cumule les boulots pour pouvoir vivre même en dehors de mes heures de travail (surtout en dehors de mes heures de travail). Mais j’ai une maison, j’ai des boulots, je suis partie dans ma vie d’adulte avec un beau gros bagage et j’ai un toit, de l’eau, du gaz et de l’électricité. C’est énorme. J’en suis consciente depuis toujours, moi qui passe ma vie à réclamer tout ça pour tout le monde, mais plus encore depuis que je suis enfermée dedans (alors que d’autres…)

J’ai été malade. Bien, bien malade. Ca a duré un mois, à péter les tympans de mon fils avec ma toux, à passer des nuits quasi blanches parce qu’elle m’empêchait de dormir, à m’écrouler de fatigue au moindre effort, à paniquer au moindre signe de mon corps.

C’est par lui que tout a commencé. Mon corps. Je l’ai entendu. Puis je l’ai écouté. J’ai découvert plein de choses et je ne sais même pas si elles étaient là avant, parce que c’était le cadet de mes soucis. Puis je me suis mise à rêver. « On rêve toujours, maman, mais on ne s’en souvient pas toujours », me dit mon fils, dont je parle beaucoup parce que, le pauvre, il est mon seul interlocuteur depuis bientôt deux mois. Eh bien je me souviens presque tous les matins de mes rêves, ou que j’ai rêvé. Je lis ici et là que c’est de l’angoisse, mais moi, je pense que c’est parce que je suis avec moi. Parce que je dors vraiment. Pas parce que je dois, quelques heures au moins avant de me faire violence pour entamer une nouvelle journée. Je me couche fatiguée mais pas crevée, je me réveille reposée. Je ne fais même plus de sieste alors que c’était mon activité favorite les rares fois où j’en avais l’occasion. Je me lève, je prends le temps, je m’installe à mon PC et je me mets au boulot à la même heure que quand je vais au bureau. Sans m’être habillée les yeux fermés (vive le noir), avoir couru pour mon train, souffert dans mon train, marché jusqu’au bureau. J’ai déjà gagné deux semaines de travail à temps plein en moins de deux mois de confinement.

Mes yeux ne se ferment plus quand je me remets au travail après avoir déjeuné. Je ne dois plus lutter. Je déjeune bien, il faut dire. J’épargne sur l’essence, j’épargne sur les sandwichs de midi, j’épargne sur les verres après le boulot, j’épargne sur les abonnements de train et de bus. Je n’entre plus dans un magasin et je n’y envoie mon fils que pour acheter à manger et du coup on se lâche. Du local de préférence. Du bon, du sain. Et je travaille bien, mes boulots s’y prêtent. J’écris, je traduis, je relis, je corrige, je réseaute, principalement. Je suis concentrée, jamais interrompue. J’ai toujours fait les choses vite, surtout en télétravail. En plus la situation rend les choses encore plus intéressantes, parce qu’elle interroge notre société et donne un nouvel éclairage sur tout ce que je fais. Il y a des choses que plus personne ne pourra nier ou feindre d’ignorer. Il y a des dispositifs qui ont été mis en place en pleine crise, parce que c’est la crise, ce qui prouve à qui en doutait encore ou feignait d’en douter qu’elles étaient possibles, puisqu’elles le sont en pleine catastrophe. Les inégalités éclatent à la gueule des autorités, depuis l’école maternelle jusqu’aux résidences pour personnes âgées, en passant par les gens à la rue, les mal logés, les travailleur.euse.s pauvres qui sont bien souvent, tiens tiens ! les moins dispensables en cas de crise sanitaire (alors que d’autres…), au point que ceux et celles qui les maltraitent à longueur d’années les disent essentiels. Les blouses blanches annonçaient depuis des mois qu’on allait droit dans le mur et elles y sont désormais, bien seules, mais à la vue de tou.te.s. Quarantaine oblige, j’ai eu le temps de prendre du recul, tandis que les travailleur.euse.s de terrain ont, plus que jamais, le nez dans le guidon et pas le temps de le lever. Pour eux.elles aussi, je suis plus disponible, en tout cas pour réseauter, mobiliser, communiquer, gueuler.

Je lis. Je range. Je cuisine. Je fais du sport. Uniquement par plaisir. Ma vie privée quotidienne n’a plus rien d’obligatoire, c’est ce que je ressens dans mes tripes, c’est ce que je me dis tout le temps. Tout ça me pesait, en tout cas souvent. Ce n’est plus le cas.

Je sais que ça non plus, ce n’est pas donné à tout le monde, ne me lancez pas des cailloux. Mon salaire arrive tous les mois, mes revenus complémentaires aussi, même s’ils ont diminué. On a un PC familial et j’ai un PC professionnel. On a des livres, on a la télé, on a internet, on a des instruments de musique. Je me suis même souvenue que j’avais un fer à repasser. Mon fils est grand et autonome. On s’entend bien. Il me prévient le matin (enfin, quand il émerge) s’il n’a pas envie de parler. Il précise qu’il m’aime, mais qu’il n’en peut plus de moi, mais qu’il m’aime (hein maman).

Bien sûr, je veux continuer à me battre, à emmerder mon monde, à mobiliser, à réclamer que tout le monde ait au moins ce que j’ai. Je veux repartir au combat pour toutes celles et ceux que la société ne pourra plus ignorer maintenant qu’elle ne peut plus faire l’autruche. Et pour toutes celles et ceux que cette crise aura mis à terre. Les indépendants, leurs employé.e.s, les artistes, les intérimaires, les travailleur.euse.s au noir. Je veux continuer à faire tout ça sans me perdre dans des polémiques imbéciles dans lesquelles j’adorais me vautrer il y a deux mois. J’ai zappé bien des gens, je zappe bien des débats stériles et je sais que ça ne fait pas du bien qu’à moi.

Bien sûr, je réalise l’atrocité de ce qui se passe. Pas un jour sans qu’un.e ami.e ne perde un.e proche. Pas une semaine sans qu’un contact ne décède. Pas un jour sans que les larmes me montent (les émotions aussi, je les retrouve) à l’idée des gens qui sont seuls, vraiment seuls, dans ce confinement. Pas un jour sans que l’un.e ou l’autre ne me dise son épuisement, sa peur, sa détresse financière ou autre.

Pas un jour sans que vous me manquiez, c’est sûr. Même toi, chef, même toi avec tous tes problèmes, même toi et ton association. Même toi à qui j’ai parfois une paire de baskets à offrir, un hébergeur à trouver, une pièce à donner. J’ai une furieuse envie de vous revoir. J’ai une furieuse envie de faire la fête. J’ai une furieuse envie d’être saoule au point de penser que je danse bien, et de danser et d’aimer tout le monde.

Mais j’ai réalisé que je m’étais oubliée et que je n’ai plus trop envie de me quitter.

Il faudra leur dire. Il faudra leur dire la lenteur. Il faudra leur dire l’absurdité de trajets inutiles, de travaux inutiles, de stress inutiles, des consommations inutiles. Il faudra leur dire l’hypocrisie du système. Il faudra leur dire qu’on veut travailler pour vivre et pas vivre pour travailler. Il faudra leur dire où est l’argent.

Il faudra leur dire les choses essentielles. Il faudra leur dire que tout le monde y a droit et que c’est leur devoir.

 

 

6 Réponses to “Le temps”

  1. meriem said

    Tu commences ton billet par quelque chose qui me parle énormément : je fais partie de la portion de l’humanité qui a un toit, un frigo, de l’eau chaude et qui est en bonne santé. C’est quelque chose que je dis souvent. On me répond parfois que je ne devrais pas minimiser mes (occasionnels) problèmes ;ce n’est pas ce que je fais : je dis-je sens-qu’il faut mettre les problèmes à leur taille. J’ai une copine qu’on ne pouvait pas voir le mercredi parce qu’elle allait avec sa fille de 5 ans en chimio. Ça calme.
    Mais sinon, ce confinement me fait penser encore plus que si je te croisais, j’en serais heureuse.
    😊

  2. Isabelle said

    Chère Anne,

    C’est tellement ça, tellement bien écrit.
    Et ces deux derniers paragraphes m’ont émue à un point que je ne saurais te décrire.
    Alors merci pour tes si jolis mots…
    Douce nuit à rêver 😊
    Isabelle

  3. Françoise Noël said

    Bonjour Anne,
    Je viens de lire ton billet avec beaucoup de plaisir et d’intérêt.
    Tellement juste et tellement vrai.
    C’est si bon de se retrouver et de refaire connaissance avec soi.
    Prends bien soin de toi, dans tous les sens du terme et de ton grand chéri.
    Merci pour ton éclairage si bien exprimé.
    La vie nous promet encore de belles surprises 🙏🏼

  4. Régine Naulin said

    J’écrivais l’autre matin en postant un lever de soleil, qu’il fallait faire l’éloge de la lenteur et lire de la poésie.. à chacun de découvrir ou re-découvrir ce qui lui manquait. Je partage donc une partie de ton ressenti. Je n’ai pas de problème avec ma solitude qd je la choisissais parce que j’avais d’autres rencontres, d’autres activités. Mais celle imposée par le confinement, même si je l’utilise au mieux n’est pas la même. Elle me rend mutique, m’enferme, me vole des jrs, des semaines, des mois…Elle me rend fragile, triste parfois. Je veux aussi entendre des rires, toucher des peaux, caresser des cheveux, respirer des parfums, faire des câlins et parler, m’engueuler, qu’importe.. Je ne veux plus regarder les autres à travers un écran et pourtant je ne suis ni sdf, ni en centre fermé, ni en prison… J’ai peur que le déconfinement ne ns donne pas l’espoir d’une plus grande solidarité, d’une écoute des uns aux autres…

  5. raannemari said

    Ce qui me désole, c’est que je suis certaine que cette pandémie n’apportera pas les changements que j’espère.
    « Arrêtez le monde, je veux descendre ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :