La Louvière, la démocratie et les médias locaux

novembre 24, 2020

Le 17 novembre dernier avait lieu le conseil communal de La Louvière. Pour la toute première fois avec diffusion en direct sur internet. C’était très attendu par beaucoup, d’autant que ça nous avait été annoncé au lendemain des dernières élections.

Tout qui s’intéresse un peu à la chose sait qu’un conseil communal est très généralement d’un ennui mortel. Les points sont rarement développés, les temps de parole sont souvent proportionnels à la taille du public (sans pour autant que le niveau des interventions suive cette courbe), certaines notions sont inintelligibles pour les non initiés (et, on l’a vu mardi, parfois aussi pour ceux qui les utilisent), les motions ne sont pas débattues (c’est la règle). Mais tout de même, les décisions qui sont prises nous concernent tou.te.s. Et les votes nous en disent beaucoup sur les motivations, parfois même les valeurs, des uns et des autres.

Ce soir-là, nous étions environ 140 à suivre le conseil à distance, sur YouTube. C’est peu pour une commune de 80000 habitant.e.s, c’est beaucoup pour quelque chose qui avait été annoncé la veille et c’est bien plus que le nombre de places disponibles dans la salle du conseil. C’est donc une bonne chose. C’est même l’évidence dans une démocratie, puisque les débats sont publics, que c’est faisable et que ça permet à bien des gens empêchés de se déplacer de s’y rendre (enfants à la maison, boulot, mobilité réduite…)

Autre avantage : on peut y revenir. Du moins quand la vidéo reste disponible en replay, ce qui nous a d’ailleurs été confirmé par la Ville.


Las, dès le lendemain, la vidéo était effacée. Plusieurs d’entre nous ont cherché à savoir pourquoi, en vain. Aucune réponse ne nous a été donnée. Si bien que très vite, nous avons cédé à la tentation (très grande, il faut dire) de trouver une explication dans la manière dont ce conseil s’était déroulé et l’image catastrophique (je pèse mes mots) qu’elle donnait de la majorité louviéroise. Interruptions, invectives, arguments de forme sur des propositions de fond, textes visiblement mal lus et visiblement pas compris par ceux qui les servaient, vulgarité, indignité. Déjà dans le fil de commentaires en direct du conseil, des citoyen.ne.s avaient exprimé leur affliction, mais ce fil-là avait déjà été effacé pendant le conseil. J’en avais pris certaines copies.

Dans les médias

Bien entendu, on est là dans du pur procès d’intention. En tout cas à ce stade. Nous comptions sur les médias locaux pour en savoir plus. Il a fallu attendre, mais on sait que les médias locaux (en tout cas locaux de chez nous) se fendent systématiquement d’un « article » (notez les guillemets) quand un sujet est souvent abordé par leur lectorat potentiel sur facebook. Si bien qu’ils ont fini par s’intéresser à la chose, DH en tête.

Enfin, s' »intéresser ». Disons que la question a été posée au bourgmestre et que sa réponse a été restituée telle quelle dans l’article :

Contacté, le bourgmestre se défend de cette décision. « Je suis étonné de cette réaction », assure Jacques Gobert (PS). « C’était notre premier conseil communal en visio-conférence et le décret imposait bien la publicité des débats en direct. Il n’a en revanche jamais été question que la diffusion reste ensuite sur internet. Ce n’était pas prévu et il n’y avait aucune modalité décidée. »

C’est pourquoi Jacques Gobert et la majorité souhaitent d’abord faire voter une modification du règlement d’ordre intérieur (ROI) du conseil communal. « Des caméras ont été installées dans la salle du conseil communal pour diffuser en direct dès que nous pourrons y retourner. Mais préalablement, il faudra voter les modalités d’utilisation et de diffusion car ça n’a pas encore été le cas. Notre volonté sera de conserver les images sur notre site internet mais nous ne sommes pas encore dans ce cadre-là. »

La Nouvelle Gazette a suivi, plus laconique encore.

Rien sur le fait que la Ville avait annoncé que la vidéo resterait disponible. Pas même quand on l’a signalé aux médias, preuve à l’appui.

Soyons juste, la DH se fend tout de même d’une petite interprétation : « Dans l’extrait ci-dessous, on voit d’ailleurs la présidente du conseil communal regretter les « coupures » de parole et dire « ça ne va pas, ça ne passe pas à la télé… ». Vu la difficulté de discussion et d’écoute, on comprend mieux pourquoi la vidéo a été supprimée et pourquoi la majorité envisage déjà de retourner à un conseil en présentiel le mois prochain… »

Autre première à La Louvière : l’opposition (PTB, MR, PLUS&CDH) s’est fendue dans un bel ensemble d’un communiqué de presse dénonçant cette disparition. Ici aussi, les médias se sont contentés de relayer le propos.

Les médias et la démocratie

J’ai été journaliste locale pendant 6 ans. Chroniqueuse judiciaire principalement, mais je « couvrais » aussi certains conseils communaux. Je suis ainsi allée à Waterloo, Chapelle-lez-Herlaimont, Rixensart et de temps en temps ici et là pour remplacer un.e confrère.soeur. J’ai toujours trouvé l’exercice difficile. Je devais me faire expliquer des notions, je devais creuser certains points, je devais trier les infos, faire des choix, aller vers les gens qui avaient pris les décisions, ceux qui avaient voté contre, vers les citoyen.ne.s concerné.e.s, aussi. Je devais rendre intéressant quelque chose qui, je l’avoue, ne m’intéressait souvent que très peu à l’époque. Mais si à l’époque j’avais assisté à un conseil communal pareil, je me serais empressée :

  • De faire un sujet sur le refus (par la majorité PS-Ecolo !) du renforcement de l’aide aux asbl qui proposent de l’aide alimentaire : pourquoi ? Quelle est la situation dans ces asbl ?
  • De faire un sujet sur le plan de relance annoncé par la majorité, sur base de 8 millions d’euros que la Ville va emprunter : comment ? (À ma connaissance et après vérification sur les sites de la Nouvelle Gazette et de la DH, seule cette dernière a abordé ce point)
  • De creuser le sujet de la disparition de cette vidéo : qui en a décidé ? Pourquoi le bourgmestre ment-il ? Comment ça se passe dans les dizaines de communes où depuis belle lurette, les conseils sont diffusés en direct et pas effacés ?

Je me serais même fendue d’un billet sur la démocratie. Sur ce que certain.e.s de nos élu.e.s font de ses outils. Sur le manque de fond dans les débats. Sur l’absence même de ces débats. Sur la dignité, l’indignité, sur le respect des citoyen.ne.s, qui méritent mieux.

Je n’aurais pas fait ça parce que j’étais une super journaliste au-dessus du lot. Je l’aurais fait parce que j’étais journaliste.

Mauvais calcul

Aujourd’hui, je fais de la communication. Et si je travaillais à la Ville, j’aurais conseillé à mes supérieur.e.s de ne surtout pas effacer une vidéo dont en plus de nombreux.ses citoyen.ne.s avaient déjà diffusé les extraits les plus malaisants.

Notamment ici et ici. Sans compter les innombrables photos qui se moquent des un.e.s et des autres.

Je n’aurais pas fait ça parce que je suis une super communicatrice au-dessus du lot. Je l’aurais fait parce que je suis payée pour soigner l’image de ma Ville. Mais bien sûr, je l’aurais fait si on m’avait laissé faire mon travail et je ne suis franchement pas certaine que cette décision ait été prise en concertation. Du moins pas avec les services comm de la Ville, dont je n’imagine pas qu’ils aient conseillé une chose pareille.

Signalons que quelques jours après le conseil, le PTB local diffusait l’intégralité de la vidéo sur ses réseaux. Notamment sur le profil de son chef de file.

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