Le temps

avril 23, 2020

Ce billet est celui d’une privilégiée. Tout est relatif, bien sûr. Je ne suis pas riche, très loin de là, je ne vis pas dans l’opulence, ma petite maison ne sera jamais finie et je cumule les boulots pour pouvoir vivre même en dehors de mes heures de travail (surtout en dehors de mes heures de travail). Mais j’ai une maison, j’ai des boulots, je suis partie dans ma vie d’adulte avec un beau gros bagage et j’ai un toit, de l’eau, du gaz et de l’électricité. C’est énorme. J’en suis consciente depuis toujours, moi qui passe ma vie à réclamer tout ça pour tout le monde, mais plus encore depuis que je suis enfermée dedans (alors que d’autres…)

J’ai été malade. Bien, bien malade. Ca a duré un mois, à péter les tympans de mon fils avec ma toux, à passer des nuits quasi blanches parce qu’elle m’empêchait de dormir, à m’écrouler de fatigue au moindre effort, à paniquer au moindre signe de mon corps.

C’est par lui que tout a commencé. Mon corps. Je l’ai entendu. Puis je l’ai écouté. J’ai découvert plein de choses et je ne sais même pas si elles étaient là avant, parce que c’était le cadet de mes soucis. Puis je me suis mise à rêver. « On rêve toujours, maman, mais on ne s’en souvient pas toujours », me dit mon fils, dont je parle beaucoup parce que, le pauvre, il est mon seul interlocuteur depuis bientôt deux mois. Eh bien je me souviens presque tous les matins de mes rêves, ou que j’ai rêvé. Je lis ici et là que c’est de l’angoisse, mais moi, je pense que c’est parce que je suis avec moi. Parce que je dors vraiment. Pas parce que je dois, quelques heures au moins avant de me faire violence pour entamer une nouvelle journée. Je me couche fatiguée mais pas crevée, je me réveille reposée. Je ne fais même plus de sieste alors que c’était mon activité favorite les rares fois où j’en avais l’occasion. Je me lève, je prends le temps, je m’installe à mon PC et je me mets au boulot à la même heure que quand je vais au bureau. Sans m’être habillée les yeux fermés (vive le noir), avoir couru pour mon train, souffert dans mon train, marché jusqu’au bureau. J’ai déjà gagné deux semaines de travail à temps plein en moins de deux mois de confinement.

Mes yeux ne se ferment plus quand je me remets au travail après avoir déjeuné. Je ne dois plus lutter. Je déjeune bien, il faut dire. J’épargne sur l’essence, j’épargne sur les sandwichs de midi, j’épargne sur les verres après le boulot, j’épargne sur les abonnements de train et de bus. Je n’entre plus dans un magasin et je n’y envoie mon fils que pour acheter à manger et du coup on se lâche. Du local de préférence. Du bon, du sain. Et je travaille bien, mes boulots s’y prêtent. J’écris, je traduis, je relis, je corrige, je réseaute, principalement. Je suis concentrée, jamais interrompue. J’ai toujours fait les choses vite, surtout en télétravail. En plus la situation rend les choses encore plus intéressantes, parce qu’elle interroge notre société et donne un nouvel éclairage sur tout ce que je fais. Il y a des choses que plus personne ne pourra nier ou feindre d’ignorer. Il y a des dispositifs qui ont été mis en place en pleine crise, parce que c’est la crise, ce qui prouve à qui en doutait encore ou feignait d’en douter qu’elles étaient possibles, puisqu’elles le sont en pleine catastrophe. Les inégalités éclatent à la gueule des autorités, depuis l’école maternelle jusqu’aux résidences pour personnes âgées, en passant par les gens à la rue, les mal logés, les travailleur.euse.s pauvres qui sont bien souvent, tiens tiens ! les moins dispensables en cas de crise sanitaire (alors que d’autres…), au point que ceux et celles qui les maltraitent à longueur d’années les disent essentiels. Les blouses blanches annonçaient depuis des mois qu’on allait droit dans le mur et elles y sont désormais, bien seules, mais à la vue de tou.te.s. Quarantaine oblige, j’ai eu le temps de prendre du recul, tandis que les travailleur.euse.s de terrain ont, plus que jamais, le nez dans le guidon et pas le temps de le lever. Pour eux.elles aussi, je suis plus disponible, en tout cas pour réseauter, mobiliser, communiquer, gueuler.

Je lis. Je range. Je cuisine. Je fais du sport. Uniquement par plaisir. Ma vie privée quotidienne n’a plus rien d’obligatoire, c’est ce que je ressens dans mes tripes, c’est ce que je me dis tout le temps. Tout ça me pesait, en tout cas souvent. Ce n’est plus le cas.

Je sais que ça non plus, ce n’est pas donné à tout le monde, ne me lancez pas des cailloux. Mon salaire arrive tous les mois, mes revenus complémentaires aussi, même s’ils ont diminué. On a un PC familial et j’ai un PC professionnel. On a des livres, on a la télé, on a internet, on a des instruments de musique. Je me suis même souvenue que j’avais un fer à repasser. Mon fils est grand et autonome. On s’entend bien. Il me prévient le matin (enfin, quand il émerge) s’il n’a pas envie de parler. Il précise qu’il m’aime, mais qu’il n’en peut plus de moi, mais qu’il m’aime (hein maman).

Bien sûr, je veux continuer à me battre, à emmerder mon monde, à mobiliser, à réclamer que tout le monde ait au moins ce que j’ai. Je veux repartir au combat pour toutes celles et ceux que la société ne pourra plus ignorer maintenant qu’elle ne peut plus faire l’autruche. Et pour toutes celles et ceux que cette crise aura mis à terre. Les indépendants, leurs employé.e.s, les artistes, les intérimaires, les travailleur.euse.s au noir. Je veux continuer à faire tout ça sans me perdre dans des polémiques imbéciles dans lesquelles j’adorais me vautrer il y a deux mois. J’ai zappé bien des gens, je zappe bien des débats stériles et je sais que ça ne fait pas du bien qu’à moi.

Bien sûr, je réalise l’atrocité de ce qui se passe. Pas un jour sans qu’un.e ami.e ne perde un.e proche. Pas une semaine sans qu’un contact ne décède. Pas un jour sans que les larmes me montent (les émotions aussi, je les retrouve) à l’idée des gens qui sont seuls, vraiment seuls, dans ce confinement. Pas un jour sans que l’un.e ou l’autre ne me dise son épuisement, sa peur, sa détresse financière ou autre.

Pas un jour sans que vous me manquiez, c’est sûr. Même toi, chef, même toi avec tous tes problèmes, même toi et ton association. Même toi à qui j’ai parfois une paire de baskets à offrir, un hébergeur à trouver, une pièce à donner. J’ai une furieuse envie de vous revoir. J’ai une furieuse envie de faire la fête. J’ai une furieuse envie d’être saoule au point de penser que je danse bien, et de danser et d’aimer tout le monde.

Mais j’ai réalisé que je m’étais oubliée et que je n’ai plus trop envie de me quitter.

Il faudra leur dire. Il faudra leur dire la lenteur. Il faudra leur dire l’absurdité de trajets inutiles, de travaux inutiles, de stress inutiles, des consommations inutiles. Il faudra leur dire l’hypocrisie du système. Il faudra leur dire qu’on veut travailler pour vivre et pas vivre pour travailler. Il faudra leur dire où est l’argent.

Il faudra leur dire les choses essentielles. Il faudra leur dire que tout le monde y a droit et que c’est leur devoir.

 

 

En Belgique en 2020, la pénurie et l’absentéisme de profs sont tels qu’on en fait des combats « urgents et prioritaires » dans les discours politiques sans toutefois, ne rêvons pas, évoquer la précarité de ce métier qu’on embrasse le plus souvent dans des contrats précaires (de remplacement, à temps partiel), avec des horaires ingérables (certains profs ont plus de 20 classes différentes par semaine, puisqu’ils donnent un cours d’une heure par semaine, d’autres doivent aller d’une école à l’autre dans des délais impossibles à respecter), sans toucher leur salaire à la fin du premier mois (ni du second), avec retour au chômage (tracasseries administratives à l’appui) à la fin de l’intérim et incertitude sur la suite des événements parfois jusqu’à un mois après la rentrée, parfois jusqu’au prochain remplacement on ne sait pas où, dans quel réseau, dans quelle option et même dans quelle matière, le tout dans des conditions indignes d’une société qui prétend que l’éducation est au coeur de ses valeurs.

On ne compte plus les écoles qui s’écroulent littéralement sur professeurs et élèves, qui n’arrivent plus à se chauffer ni même à donner la formation pourtant au programme, pour cause d’insalubrité.

Un peu partout, un « droit de chaise » est réclamé pour les enfants qui viennent à l’école avec leurs tartines. Dans le secondaire, faute de pouvoir les réclamer pour d’autres choses (gratuité oblige !), des écoles exigent des montants exorbitants pour des frais de photocopies (quel élève reçoit pour plus de 80 euros de photocopies par an ?) Et puis il y a le financement des bricolages (on paie le matériel pour le cadeau de fête des mères, on finance le matériel pour le bricolage qu’on achètera au marché de Noël), celui des excursions, de la piscine, des classes vertes et des classes de neige, du voyage de rhéto… Certains profs y vont de leur poche aussi (après tout, ils n’ont que ça à faire de leur salaire mirobolant), pour procurer l’élémentaire à leur classe et parfois un bic ou des crayons à un élève. La garderie coûte un pont aussi.

Et si des parents n’y arrivent pas, désormais, dans le libre comme dans l’officiel, on a ici et là (de plus en plus) décidé que les choses se régleraient par voie d’huissier.

Quant aux directions, elles ne sont pas mieux loties, entre les inscriptions dont les règles changent environ chaque année depuis des années, des profs à trouver pour remplacer les absents, des profs à virer parce qu’ils perdent leur priorité à la faveur d’autres qui ont le titre requis, des horaires à assurer, des monceaux de paperasses à gérer, des burn out (y compris le leur) à prévenir et des plomberies à réparer.

Voilà où on en est.

Et aujourd’hui, on apprend que le montant évalué pour remettre les écoles francophones en état dépasse le milliard d’euros. Et on entend à la radio le ministre Frédéric Daerden, qui assure la tutelle sur Wallonie-Bruxelles Enseignement, envisager pour ces réparations de recourir à, je cite, « l’implication citoyenne », via, je recite « l’épargne, qui ne rapporte de toute façon plus rien ».

Mais pas d’inquiétude. L’enseignement est au coeur des priorités de nos dirigeants, qui savent comme nous que l’enseignement, c’est le coeur d’une société. C’est son présent et son avenir. C’est sa beauté, c’est sa confiance. C’est, pour employer un terme qu’ils adorent, son ambition. Le pacte d’excellence est bien la preuve qu’ils y travaillent.

On pourrait se demander pourquoi aucun d’entre eux n’envisage de recourir à l’implication citoyenne via une épargne qui ne rapporte de toute façon plus rien pour acheter des avions de chasse, mais on ne voudrait pas finir ce billet par un propos populiste… Et puis bon, ce sont nos enfants quoi, merde. Après tout, c’est pour eux qu’on épargne, non ?

Tout qui a connu la dèche sait aussi qu’une fois entre les mains d’un.e huissier.e, une facture impayée sera majorée, et pas un peu. Il n’est pas du tout étonnant que pour un impayé de 4 euros, une débitrice se soit finalement retrouvée avec plus de 600 euros à payer à un huissier. « Pas étonnant » ne veut bien entendu pas dire « acceptable », mais c’est un autre débat que celui qui m’occupe ici et qui concerne un choix politique à mes yeux totalement inacceptable tant d’un point de vue humaniste que d’un point de vue gestionnaire.

Ce choix politique (Ô combien !), c’est celui de recourir à des huissiers pour récupérer des créances scolaires, même minimes (mais peu importe le montant). C’est le choix de certaines écoles du réseau libre (je l’ai vécu) et aussi celui de certaines communes pour ce qui concerne l’enseignement communal.

À La Louvière récemment, une mère célibataire s’est donc vue réclamer par un huissier la somme de 611 euros pour une dette de garderie de… 4 euros. Pour la petite histoire, cette dame n’avait pas été mise au courant de cette dette, son compagnon d’alors ayant jeté ses courriers (nous sommes donc face à un cas de rétention d’informations par un conjoint hostile). À la Ville, on explique que la direction de l’école avait averti la maman via sa fille adolescente venue chercher sa petite soeur à l’école.

Comme ça, tranquillou. On vous explique que la direction de ce qui doit être le lieu par excellence de la pédagogie aborde une mineure d’âge pour lui parler des dettes de ses parents et considère que cela fait, elle a dûment informé lesdits parents. Mais passons encore, l’énormité de cette justification n’est pas non plus le sujet de ce billet (même s’il faut la relever et songer à faire quelque chose de toute urgence pour former cette direction).

Même la gratuité de l’enseignement n’est pas le sujet de ce billet (elle mériterait pourtant bien des billets).

Le sujet de ce billet est que, dans une société où les dettes deviennent insurmontables une fois confiées à un huissier, où l’enseignement gratuit est un doux rêve et où une direction d’école manque du plus élémentaire sens de la pédagogie, les autorités politiques d’une commune décident de passer par des huissiers pour récupérer des créances scolaires.

Le sujet de ce billet, c’est qu’en réponseà une proposition de motion du PTB louviérois, qui propose qu’il ne soit plus fait appel à des huissiers pour récupérer des créances scolaires, mais à un.e assistant.e social.e (comme ça se fait déjà ailleurs), la majorité PS-Ecolo, soutenue en cette occurrence par le MR, trouve normal de recourir à des huissiers pour récupérer des créances scolaires. Trouve que la créancière a été dûment prévenue en début d’année et via sa fille (!), que « la Ville tend assez la main » (Ecolo) et qu' »on ne va quand même pas embaucher un.e assistant.e social.e dans les écoles » (Jacques Gobert, bourgmestre PS) et qu’on rappellera aux parents en juin qu’une carte de garderie prépayée, c’est quand même plus pratique et « qu’en cas de difficultés financières il est possible de s’adresser au CPAS » (Françoise Gihot, PS). Et la majorité d’invoquer… le droit à la vie privée (chose que bien sûr aucun.e assistant.e social.e ne connaît ni ne respecte, c’est bien connu).

Et pourquoi n’engagerait-on pas un.e assistant.e sociale pour gérer ces dossiers et bien d’autres choses que dans chaque école on ne gère pas ou qu’on abandonne à des instites dont ce n’est ni le rôle, ni la compétence ? Pourquoi pas ? Ne fut-ce qu’un.e seul.e pour les écoles communales de l’entité pour gérer cette question précise-là ?

Faut-il vraiment expliquer aux PS et Ecolos louviérois que la pauvreté coûte plus cher qu’y remédier ? Faut-il vraiment leur dire qu’on ne résout rien en majorant les factures de gens qui n’ont pas les moyens de les payer ? Faut-il vraiment leur dire que ça aggrave leur cas ? Faut-il leur expliquer que le temps passé en procédures internes aux écoles, en procédures via huissier, en débats politiques, c’est aussi de l’argent, tout comme les frais d’huissier ? Est-ce qu’ils apprendraient quelque chose si on leur racontait comment le surendettement mène tout droit au CPAS et que le CPAS, c’est aussi l’argent des contribuables ?
Ne peut-on pas juste espérer que faute d’humanisme, ces élus aient au moins le bon sens de se dire que oui, un.e assistant.e sociale fait un meilleur boulot social, curatif et préventif qu’un huissier et que c’est tout bénéfice, y compris financier, pour une commune ?

Pour ne pas terminer par une question, je vous propose de contempler en cliquant ici le lamentable spectacle offert par la majorité hier soir au conseil communal, qui est sortie de la salle pendant 10 minutes pour protester contre ce qu’elle appelle la « démagogie » du PTB (et quand bien même ça serait démagogique, ce n’est pas comme ça qu’on mène un conseil communal). Ces images consternantes ne me donne personnellement aucun espoir quant aux réponses (que je n’aurai de toute façon pas, je sais) à mes questions ci-dessus.

Il est grand temps de grandir un peu. De sortir des postures imbéciles . Quand une proposition mérite réflexion, il faut y réfléchir, d’où qu’elle émane, même si elle émane du PTB. Nous, citoyen.ne.s Louviérois.es , méritons en tout cas clairement mieux que ça. Sur le fond comme sur la forme.

 

Si vous cherchez Viva for Life sur le net, vous tombez sur une page du site de la RTBF avec en banner ce slogan : « La pauvreté c’est inacceptable. Chez les enfants, c’est insupportable ». Dès l’abord donc, il y a de quoi discuter. La pauvreté, c’est en effet inacceptable, a fortiori quand elle côtoie au quotidien la débauche de pognon d’une société capitaliste. Mais la pauvreté n’est pas plus insupportable quand elle touche des enfants que quand elle touche des parents. Elle l’est même probablement moins pour des enfants, qui ne la subissent jamais que parce que leurs parents sont pauvres et qui ont, eux, encore des gens sur qui compter, une certaine insouciance (même si abîmée), pas de courriers à ouvrir, pas de loyers à payer, pas d’huissiers à recevoir, pas de discours politiques odieux et de contrôles en tous genres à subir, pas cette trouille permanente de lendemains incertains pour soi et… pour ses enfants. Mais soit, il faut bien récolter de l’argent et on le sait, les gens donnent généralement plus facilement pour des enfants que pour des adultes.

Pour en savoir plus sur le concept de l’opération, il faut chercher un peu. J’ai trouvé dans le « à propos » de la page facebook de l’opération, non mise à jour  :

VFL

Nous voilà donc face à des gens riches qui vont jouer aux pauvres sur une place publique, sous les caméras, dans un cube en verre, en faisant semblant de jeuner pour… à vrai dire je n’ai jamais compris pourquoi. D’autant que depuis que l’opération existe, les gens à la rue se sont multipliés et le manque de tout, la malnutrition et les autres dégâts de la pauvreté s’étalent chaque jour aux pieds de tout qui se balade en rue dans une ville de Belgique en 2019. Y compris des enfants, surtout pendant les vacances, puisque pour les gens pauvres qui n’ont d’autres ressources que ce que des passants versent dans leur gobelet (sans soupe), il n’y a pas de stages, de baby-sitter, de garderies ou de playstation.  Pas de télé non plus et c’est heureux – ou dommage ? – parce que ces gens-là savent mieux que personne l’ahurissante indécence de cette exposition de gens volontaires, propres sur eux, nourris aux vitamines dans un cube tout chaud, avec commodités, WC, suivi médical, stars en tous genres et politiciens endimanchés, qu’ils vont quitter après quelques jours pour passer les fêtes en famille dans les logements confortables.

Pendant quelques jours donc, ces animateurs vont avoir de la visite. Et comme ils vont recevoir sous l’oeil des caméras et des badauds, le monde politique se pressera à leur porte avec de jolis chèques pleins de zéros et de jolis discours larmoyants sur les enfants pauvres. Revenons à l' »à propos » de la page facebook de l’opération, qui nous parle aussi de son objectif :
VFL 2

Un objectif louable, cela va de soi. Il faut en effet sensibiliser et mobiliser sur la pauvreté (infantile, soit). Mais une opération caritative qui reçoit en grande pompe les premiers responsables de cette pauvreté et leurs chèques payés avec nos deniers alors qu’ils sont mandatés avec nos deniers pour la combattre, c’est le contraire de sensibiliser. C’est désinformer. C’est faire croire à tout le monde que ces gens n’ont rien à se reprocher et mieux (pour eux), c’est faire croire à tout le monde qu’ils sont généreux. On ne peut pas lutter contre la pauvreté et applaudir ceux qui ont le pouvoir de la combattre et ne le font pas et, pire encore, la créent.

Quant au coût de l’opération elle-même (financée… par nous), il est un mystère. Combien pour ce cube, ceux qui vivent dedans, ceux qui s’y pressent ? Combien pour les moyens techniques colossaux nécessaires ? Combien pour l’hébergement des équipes qui gèrent le tout ? Combien pour la mobilisation de la ville qui l’accueille ? Nul ne le sait et cette opacité prête le flanc à toutes les suppositions, qui vont évidemment bon train.

C’est CAP48 qui gère l’argent récolté et on sait que CAP48 est capable de récolter de l’argent sans sombrer dans l’indécence. Elle le fait chaque année pour les associations qui viennent en aide aux personnes handicapées. Elle pourrait même le faire en refusant les chèques (notre argent!) des politiques qui se pressent dans ces grandes messes qui ne sont jamais que les révélateurs d’une situation qu’il faut combattre. Elle pourrait même le faire en dénonçant des politiques qui refusent de reloger, de rénover, de donner à chacun.e les moyens de sa subsistance, de répartir les richesses, de permettre aux adultes de prendre soin de leurs enfants.

Soyons très clairs : Viva for Life ne combat pas la pauvreté. D’ailleurs, la pauvreté, y compris infantile, n’a cessé d’augmenter depuis que l’opération existe. Elle permet à des associations qui tentent d’en limiter les dégâts de continuer à travailler et ce, grâce aux dons de particuliers, directement ou via les chèques précités.

Et ces associations sont réellement utiles, du moins si on ne veut pas qu’en attendant une société plus juste, des gens (ou devrais-je dire plus de gens encore) meurent de cette pauvreté qu’on peut pourtant combattre. Et ces associations savent tout ça, mais elles se prêteront au jeu, même s’il est sale, parce que sans lui, elles ne peuvent pas continuer.

Une fois de plus donc, il faudra donner. Pour ces associations. (Ou mieux, comme le précise Irène Kaufer, directement à ces associations). Mais on ne peut pas mener des opération caritatives sans rappeler, inlassablement, qu’elles ne devraient pas avoir à exister. Et on ne peut pas mener des opérations caritatives n’importe comment.

Un autre avis ici

 

 

Hier sur les pages Facebook de 3 médias encore dignes de ce nom (La Libre, Le Vif, RTL), des haineux se sont déchaînés à propos de la mort d’un bébé en Syrie.

Je vous passe les captures, que j’ai pour ma part faites sur la page de La Libre (et de toute façon, les propos sont encore là), pas besoin d’être grand clerc pour les imaginer : ça va de « On s’en fout » à « Un de moins », en passant par toutes sortes de considérations sur ce danger pour la société que constitue un bébé de quelques semaines dont « de toute façon les parents n’avaient qu’à pas ».

Le me suis attachée, avec d’autres, à répondre aux commentaires de La Libre. Expliquer que prendre la peine d’aller dire sur un réseau social qu' »on s’en fout » de la mort pourtant évitable d’un enfant ou pire, qu’aller sous l’annonce de la mort d’un bébé pour s’en réjouir, ça ne va pas. Réclamer aussi que la modération fasse son travail (bloquer les commentaires, effacer les commentaires racistes et haineux, ou encore leur répondre). En vain.

LL modo

Enfin non, pas tout à fait en vain, puisque certains de nos commentaires à nous « les extrêmes gauchistes » (oui parce qu’apparemment, selon certains commentateurs, ne pas vouloir se réjouir de la mort d’un bébé est un truc d’extrême-gauche) qui nous démenions pour faire le job, ont été effacés.

On nous dira (on nous dit toujours) que le racisme n’est pas un délit, et c’est vrai. C’est l’incitation à la haine raciale qui est un délit. Pour ma part, je pense qu’en postant un article et en laissant la haine se déverser dans les fils de commentaires en ne modérant que ceux qui la combattent, c’est de l’incitation à la haine. Et c’est encore plus grave quand on le fait pour s’attirer « du clic », et donc du pognon.

Mais il y a pire encore à mes yeux. On est là face à trois médias qui nous servent régulièrement des considérations sur la haine sur les réseaux sociaux. Qui nous affirment sans cesse, la lippe tremblante, que le racisme ne passera pas par eux. Qui nous promettent la main sur le coeur qu’ils le combattront à l’avenir (un avenir lointain sans doute). Et qui les entretiennent et les nourrissent.

On est là face à trois organes de presse qui ont vocation à nous informer et qui laissent dire tout et n’importe quoi sans rien expliquer, effacer, répondre sur leurs pages (sabotant au passage le travail de leurs journalistes). Qui laissent systématiquement l’ignorance crasse des uns se nourrir des mensonges des autres.

En plus – il suffit de parcourir les trois fils de commentaires pour les repérer, c’est très facile – on retrouve sur les trois pages les mêmes « personnes » (souvent de courageux anonymes) et les mêmes commentaires. La tactique de l’extrême droite est bien connue, elle était déjà pratiquée avec des courriers « papier » envoyés aux médias avant internet : on se déplace en meute et on pollue les fils des commentaires et les profils de ceux qui les combattent de propos haineux.

Il suffirait des leur interdire l’accès, au moins à eux. Mais ça… clic.

Hier, de nombreux médias se faisaient l’écho d’un communiqué de la Ligue belge contre l’antisémitisme qui dénonçait une vidéo humoristique de et avec Sihame Haddioui, comédienne de formation et depuis peu échevine écolo de l’égalité des chances à Schaerbeek. Une vidéo réalisée en 2012, dans laquelle la dame propose une caricature au cours de laquelle elle fait une quenelle (parce qu’elle caricature des djeuns qui la font).

J’ai réagi directement sur les pages Facebook de deux médias, DH.be et RTL Info, ainsi que sur mon mur. Pour souligner le caractère clairement humoristique de la vidéo et pour dénoncer le déferlement de haine islamophobe auquel on pouvait déjà assister sur la page de la DH et qui n’allait pas manquer sur celle de RTL, le tout bien entendu sans aucune modération par ces médias et aucune réaction de la Ligue belge contre l’antisémitisme. J’ai également ici et là souligné l’opportunisme d’une telle sortie, 7 ans après la diffusion de la vidéo et en pleine campagne électorale.

Jusque là, j’ignorais totalement à qui j’avais affaire en dénonçant ce bad buzz. Je savais bien entendu que je me prendrais les traditionnels haineux en pleine poire et ça n’a pas manqué, mais je m’attendais moins à la réaction de la Ligue qui, non contente de faire l’amalgame entre une caricature et un propos politique, s’en est prise à moi de manière, disons-le gentiment, fort peu élégante :

Ligue 1Ligue 2ligue 3

 

Il n’en fallait pas plus pour que je fasse une petite recherche (ça prend quelques clics, mesdames et messieurs des médias) et que je découvre que la Ligue belge contre l’antisémitisme est dirigée par un certain Joel Rubinfeld, accessoirement ex CCOJB et beaucoup moins accessoirement ex vice-président du Parti Populaire (extrême droite).

PP

Je crois que tout est dit. Mais j’aimerais tout de même ajouter qu’à titre personnel, si je trouve lamentable le niveau du discours politique et encore plus lamentable celui du discours politique en campagne, je trouve totalement inacceptable que des médias qui se disent d’information relayent de telles manoeuvres sans même prendre la peine d’une toute petite recherche et, c’est pire encore à mes yeux, en laissant sous une « info » qui prétend dénoncer la haine se déchaîner les haineux, sans aucune modération. Ces mêmes médias qui, pour rappel, prétendent régulièrement qu’à leurs yeux, cette haine est inacceptable.

 

 

Voici quelques réponses à des affirmations de Charles Picqué et d’autres personnes concernant l’évacuation et la fermeture du tunnel de la gare du Midi à Saint-Gilles. Pour le détail, cliquez ici.

Ces gens étaient dangereux

VRAI et FAUX. Il y a eu des incidents. Il y a toujours des incidents à la rue. La vie à la rue est une violence. Une violence d’État, d’abord, qui a permis ça, une violence quotidienne ensuite : manquer de tout, être exposé aux éléments, aux violences d’autrui (un SDF sur deux a été tabassé au cours des 6 derniers mois).

La rue, c’est difficile. On peut en mourir (et pas qu’en hiver !) et on subit en permanence les effets de la nécropolitique actuellement en vigueur chez nous (et qui atteint des sommets avec les dispositifs anti-sdf) : on rend la vie des pauvres impossible, on la rend invivable, on les prive de toute puissance d’agir, on les gomme du paysage.

Oui, certains sans-abris boivent, certains consomment des drogues, certains sont violents. Oui, il y avait de ceux-là dans le tunnel de la gare. Il n’y avait pas que ça, mais il y a eu des incidents. Certains parlent d’agressions. On n’en sait rien, mais c’est possible et personne ne cherche à le nier. Vivre à la rue ne met pas de bonne humeur. Avoir faim et ne pas avoir d’argent ne laisse pas beaucoup de choix. Souffrir de troubles psychiatriques et ne pas bénéficier de soins n’aide pas à se contenir.

Comprendre cette violence ne veut pas dire qu’on doit l’accepter. Évidemment pas. Mais en chassant des gens qu’on estime dangereux d’un endroit pour qu’ils disparaissent dans la nature (et des radars) ne règle rien de ce point de vue, au contraire.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que suite à notre lettre ouverte, la commune de Saint-Gilles a décidé d’ouvrir des logements (précaires) à destination de sans-abris, y compris ceux du tunnel qui réapparaîtront. Il y avait donc autre chose à faire que de les chasser au prétexte qu’ils sont dangereux. Une solution de bon sens, que nous encourageons, et qui est bien plus efficace pour tout le monde que la chasse aux pauvres.

Ils se battaient entre eux

VRAI, ça arrivait. Il aurait fallu prendre cette violence en charge, soutenir ceux qui tentaient de le faire et venir en aide à ces personnes pour qu’elles ne soient plus en situation de céder à la bagarre.

C’étaient des migrants

VRAI et FAUX. Il y avait des Polonais, des Marocains, des Belges, des Pakistanais, des Soudanais… Des hommes, des femmes. Avec ou sans papiers. Avec ou sans intention de partir vers l’Angleterre ou ailleurs.

Les personnes qui habitaient le tunnel n’étaient pas toujours les mêmes, cet endroit est et pourrait rester un refuge de première nécessité, propice à ce que les services sociaux prennent contact avec les nécessiteux et les suivent pour qu’ils retrouvent un logement digne.

C’était sale

Bien sûr que c’était sale. Quand on vit à la rue, on est sale. Quand on vit dans un tunnel, on n’a pas d’aspirateur, d’eau courante… Pourtant, malgré l’absence d’infrastructures (poubelles, cabines hygiéniques…), ils essayaient de garder l’environnement propre, en balayant quotidiennement. Alors oui, c’était sale. Y compris de la crasse et des déjections des autres (même un SDF n’aime pas dormir dans la puanteur).

Quand on vit dans la rue et qu’on subit de plein fouet la violence de l’État, prendre soin de soi n’est pas forcément évident.

C’était insécurisant

OUI et NON. Et pour tout le monde. Bien sûr que passer dans un tunnel mal éclairé peuplé de gens pas propres et pas toujours aimables, parfois violents, peut faire peur. Bien sûr que vivre à la rue, dans un tunnel peuplé de gens pas propres et pas toujours aimables peut faire peur.

Cependant, de nombreuses personnes nous ont également affirmé préférer passer dans le tunnel peuplé que dans le tunnel vide. Et clairement, pour les sans-abris, vivre dans un abri relatif et en groupe est plus rassurant.

Les riverains se plaignaient

OUI et NON. Certains se plaignaient, d’autres non. Certains qui se plaignaient estiment que la manière dont la chose a été gérée est inacceptable, aussi.

En outre, Nombre d’entre eux venaient quotidiennement en aide aux habitants du tunnel, en leur apportant des produits de premières nécessités, des restes, du pain, des vêtements ou des couvertures.

Enfin, contenter des riverains en chassant des indésirables qui iront s’installer ailleurs, c’est… mécontenter d’autres riverains, ceux de cet ailleurs.

C’était désagréable

VRAI. La misère est très désagréable. La misère, c’est toujours très laid, ça nous dit toujours des choses très vilaines, ça rend triste.

Ceci dit, ce n’est pas parce qu’on ne voit plus la misère qu’elle n’existe plus. Au contraire, en chassant ces gens du tunnel, on a aggravé leur situation. Ils savaient où ils étaient et des gens venaient les voir. Certains bénéficiaient d’aides du CPAS et un travail difficile et de longue haleine avait été entrepris avec eux.

La vision de ce tunnel vide est également très désagréable. Savoir qu’on a caché des gens pour ne plus avoir à les voir, qu’on préfère que les gens meurent à l’abri des regards, plutôt qu’ils ne vivent en notre présence, ce n’est pas acceptable. C’est ce que nous appelons la nécropolitique et c’est ce dont nous accusons le Bourgmestre de Saint-Gilles et ses complices.

RENDEZ-VOUS SUR PLACE LE SAMEDI 23 À 13h POUR LE RASSEMBLEMENT

Le 8 juin dernier à l’aube, des gens qui survivaient dans le couloir sous le pont de chemin de fer de la rue des Vétérinaires en ont été expulsés manu militari, sans leurs affaires et sans solution de « relogement ». Des grilles ont ensuite été solidement posées aux deux entrées du tunnel par Infrabel.

Ces gens se sont retrouvés devant les portes de DoucheFLUX. Nul ne sait aujourd’hui où ils passent leurs nuits, leur temps.

Il est évident que vivre dans ce couloir n’était pas une bonne chose. Il est évident aussi que le climat violent des lieux n’était pas une bonne chose. Personne, je pense, du moins personne de sain d’esprit ne trouvera acceptable que des gens vivent dans des conditions pareilles. Personne n’aime la violence, la drogue, la crasse.

Était-ce une raison pour évacuer les lieux ? Non.

La seule bonne raison d’évacuer les lieux, la seule raison valable, la seule raison intelligente de vider ce tunnel eut été qu’on propose à ces gens de vivre dans un endroit décent, un endroit à eux.

Impossible, ils n’en veulent pas, disent en choeur le bourmestre Charles Picqué et ceux qui à son instar ont une vision étriquée de la chose.

Ce dont ils ne veulent pas, c’est des solutions qu’on leur propose – et bien des sans-abris ont déjà témoigné des difficultés rencontrées dans des abris de nuit, quand ils ont le droit d’y aller. Ce dont ils ne veulent pas, c’est qu’on leur dise ce qu’ils ont à faire. Ce dont ils ne veulent pas, c’est qu’on décide pour eux de ce dont ils ont besoin. Ce dont ils ne veulent pas, c’est qu’on les approche, parfois, parce que certains souffrent de troubles mentaux. Ce dont ils ne veulent pas, ça arrive aussi, c’est qu’on les prive des paradis artificiels que procurent l’alcool et la drogue (qui ne sont pas arrivés dans ce tunnel tout seuls, ni cultivés là, notons-le). À certains, on ne propose rien, parce qu’ils n’ont pas de papiers.

Ils sont là, quelques uns veulent juste qu’on leur foute la paix, même s’ils déconnent. Évidemment que ça ne marche pas comme ça.

Bien sûr que la situation est compliquée. Elle est même hyper compliquée. Elle est même désespérante dans bien des cas. Les nombreuses personnes, quidams, associations, services sociaux de la commune qui se démènent dans ce tunnel et ailleurs depuis des mois ne me contrediront pas. Le travail est colossal, il est hyper dur, il est rarement gratifiant, il est de très, très longue haleine, il est parfois rendu dangereux par l’insécurité qui peut régner sur place. Et aussi par l’incurie de bien des dirigeants. Et par des dispositifs, règlementaires ou mobiliers, anti-SDF.

Fallait-il pour autant évacuer les lieux et mettre ces grilles ? Non.

Ce que les autorités communales ont fait là, c’est déplacer le problème. Ce qu’elles ont fait, c’est bousiller le travail de fond, de fourmi, de longue haleine qui était à l’oeuvre dans ce tunnel depuis des mois.

Au lieu de soutenir les travailleurs sociaux, communaux et autres, au lieu de leur adjoindre, pourquoi pas ? des policiers de proximité quand c’était nécessaire, au lieu de renforcer les équipes et autres moyens, elles ont mis deux grilles qui ont bousillé des mois de travail.

Elles ont jeté dehors des gens qui y étaient déjà mais sous un pont, au moins. Elles ont fait disparaître des radars des gens qu’elles estiment assez dangereux, disent-elle, pour motiver leur décision. Elles les ont privés de ceux qui, petit à petit, les faisaient avancer. Elles ont aggravé leur situation et donc, pour ceux qui étaient dangereux, leur dangerosité.

Au lieu de dénoncer ce tunnel comme une conséquence de l’incurie politique, au lieu de le brandir pour dénoncer le refus de nos pouvoirs, à tous les niveaux, de lutter ENSEMBLE, vraiment et en profondeur contre la pauvreté – ce que pourtant l’ensemble du secteur et des centaines de citoyens appellent de leurs voeux – ceux qui ont décidé de le condamner en on fait un symbole, celui d’une politique aujourd’hui menée partout ou presque dans notre pays : l’invisibilisation des pauvres. La nécropolitique dans toute sa splendeur.

Le sans-abrisme n’est pas une fatalité. On peut y mettre fin. On le peut si on le décide. On le peut si on le veut vraiment. On le peut si on y travaille tous ensemble, tous niveaux de pouvoir confondus, tous experts du terrain, dont les premiers concernés, compris. On l’a déjà prouvé. À grande échelle dans certains pays, à petite échelle expérimentale chez nous. Ca marche.

Chasser des gens d’un abri et mettre des dispositifs pour qu’ils n’y reviennent pas, ça ne sert à RIEN, ça n’est bon pour PERSONNE.

L’autre option est compliquée. Mais la complexité des choses n’est pas un argument, a fortiori pour quelqu’un qui entend diriger une commune, une région, un État, un pays. Au contraire, c’est même pour ça qu’on le mandate. Parce que c’est compliqué. Et ça le sera beaucoup moins si tous font preuve d’une once de volonté, d’un zeste de courage et d’un brin de bon sens politiques. Juste ce qu’il faut pour travailler ensemble parce qu’on a décidé ensemble qu’on ne peut pas, en 2018, accepter que des gens vivent à la rue.

Pour lire et signer la lettre ouverte, cliquez ici

 

tunnel 2

Tu penses que ces étrangers doivent s’intégrer ? Vote Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, qui donne des cours aux petits et au grands, les guide dans leurs démarches et les méandres de nos administrations.

Tu penses que ces étrangers sont des voleurs ? Vote deux euros cinquante et belgium kitchen, qui leur permettent de survivre à la rue sans avoir à voler pain et eau.

Tu crains que des campements s’installent dans ta ville ? Vote hébergeurs, qui n’en veulent pas non plus et leur permettent de s’abriter.

Tu as peur des maladies et de la gale ? Vote hub humanitaire, rolling douches, DoucheFLUX et médecins du monde, qui s’échinent à soigner ceux qui doivent l’être.

Tu penses qu’on n’a pas les moyens de les accueillir? Songe qu’avec tout l’argent déjà dépensé pour pourchasser, arrêter, relâcher sans effets, pourchasser, arrêter… 500 migrants, te mentir dans les médias, négliger les autres dossiers, on aurait pu en accueillir des milliers et se consacrer à tes vrais problèmes.

Tu veux encore de la violence, des gens malades, affamés et perturbés dans tes rues ? Tu veux qu’on ne te parle que de ces 500 migrants, tu penses que l’éducation, le chômage, la santé, l’économie, les soins aux personnes âgées, l’accueil de la petite enfance, les droits des personnes handicapées sont des sujets secondaires ? Tu penses qu’intensifier les violences policières, enfermer des gens sans les nourrir, les empêcher de dormir la nuit, les empêcher d’être dans un parc, les empêcher d’être dans une gare, les empêcher de se poser quelque part, refuser d’aider à financer leur logement, envoyer des flics dans les distributions de vivres et en parler dans les médias t’aide à vivre mieux, plus serein.e, plus heureus.e, plus riche ?

Alors vote pour ceux qui sont là, à te faire croire qu’ils s’occupent de toi, qui font tout pour qu’un problème qui aurait pu être réglé en quelques heures, un tout petit peu de bon sens, un brin de courage politique et quelques sous s’éternise des années parce qu’il te pensent assez bête pour les suivre. Donne-leur raison.

Ou dis-leur que tu mérites mieux que ça. Ne fût-ce qu’un tout petit peu de considération pour ton intelligence. De respect à ton égard.

Aujourd’hui, le bourgmestre d’Etterbeek, très vite suivi par d’autres, a pris une ordonnance de police obligeant les policiers de sa commune à arrêter administrativement les sans-abris qui refusent d’être logés dans un dispositif du plan hivernal, de les conduire dans un centre spécialement ouvert pour l’occasion par la commune, où un médecin les examinera pour déterminer s’ils sont en danger dans la rue ou pas.

Sur la mesure elle-même

Il est évident que le froid de ces derniers jours ne peut laisser de marbre que d’un point de vue littéral et que, souffrant nous-mêmes des températures glaciales, nous ne pouvons qu’être émus du sort des gens à la rue. Un sort qui occupe d’ailleurs le champ médiatique et celui des réseaux sociaux bien davantage en hiver qu’en été, même si on meurt à la rue au moins autant en été qu’en hiver.

Il va de soi que ces température exposent à un risque accru d’hypothermie et donc de mort.

La mesure prise par ce bourgmestre, puis par d’autres, est donc compréhensible. Ce qui l’est moins, c’est de ne la prendre qu’en hiver et de la prendre en faisant l’économie (dans tous les sens du terme) des questions qu’elle pose. À commencer par les raisons qui motivent un refus d’être mis à l’abri par le système alors qu’on crève (littéralement) de froid.

Elles sont multiples : il y a à la rue bon nombre de personnes qui souffrent de troubles psychiatriques. Qui n’auraient jamais dû se retrouver à la rue mais qui y sont parce qu’elles n’ont jamais été prises en charge dans des structures thérapeutiques adaptées. Il y a aussi à la rue bon nombre de personnes qui n’ont pas le droit d’entrer dans une structure d’accueil, parce qu’elles sont bourrées, parce qu’elles sont sous influence, parce qu’elles ont un chien. Il y a des gens qui n’ont pas de papiers et qui craignent (à juste titre, on le voit tous les jours depuis des mois) d’être happés par la police et/ou par un système qui les séparera, dans le cas de familles. Il y a enfin des gens, ceux-là et d’autres, qui n’ont aucune confiance dans un système qui les a mis à la rue/veut les forcer à entrer dans des prises en charge globales dont ils ne veulent pas (pour lesquelles ils ne sont pas prêts)/veut les faire entrer dans des procédures dont ils ne veulent plus. Il y a aussi, il faut le relever, les conditions dans lesquelles ont est accueilli dans les abris de nuit (qui font, précisons-le, ce qu’ils peuvent). Zéro intimité, des maladies qui se promènent, des vols, des cris, des bagarres et… un renvoi à la rue dès le matin, avec le risque d’avoir perdu sa place en rue.

La mesure, du moins telle que présentée ce jour dans les médias, ne semble pas avoir tenu compte de ces craintes. Elle risque donc de provoquer un déplacement de ces gens et, ce partant, de les insécuriser davantage encore, puisque oui, même à la rue, on a ses habitudes. Sans certaines garanties sur ce qui précède, bon nombre de SDF iront se poser ailleurs.

Quant au fait même d’arrêter des gens parce qu’ils sont à la rue, il nous rapproche dangereusement d’une criminalisation du vagabondage, qui n’est plus un délit depuis 1993 et c’est une bonne chose. Et si on peut comprendre qu’un bourgmestre prenne des mesures répressives pour mettre des gens à l’abri, il faudra veiller à ce que, dans une société qui combat davantage les pauvres que la pauvreté, on ne recule pas sur ce point-là aussi.

Pour conclure ce chapitre de manière positive, on se réjouira d’apprendre que l’État (ici la commune) dispose de moyens pour accueillir ces gens et les met en branle. On espérera qu’elle le fera à l’année, au moins faute de se pencher sur ce que j’évoquerai juste après, et qu’elle le fera de jour aussi. On a le droit d’être optimiste…

Sur ce que nous dit la mesure

Ce que nous dit la mesure, c’est qu’après avoir toléré que des gens vivent à la rue (et parfois même après les y avoir poussés ou en tout cas les avoir regardé y sombrer sans rien faire), notre État se voit contraint à faire un gigantesque aveu d’échec en les en sortant de force.

Ce que nous dit la mesure, c’est que l’État n’est pas parvenu à entendre ceux qui, depuis des années, préviennent que le nombre de personnes à la rue va croître, comptent les milliers de bâtiments vides (on parle de plus de 30.000 rien qu’à Bruxelles), réclament en vain des mesures préventives et des relogements encadrés, pleurent pour avoir un tout petit peu de moyens (supplémentaires) pour faire le job, démontrent que le plan hivernal est une aberration.

Ce que nous dit la mesure, c’est que non content de ne pas aider suffisamment des citoyens à faire le job, des associations à faire le job et même des CPAS à faire le job, l’État en est réduit à constater que des gens sont en danger de mort dans ses rues et à les abriter manu militari. Ce que nous dit la mesure, c’est que le manque de courage politique et d’investissements à long terme contraint tout le monde à travailler dans l’urgence, sans jamais rien régler sur le fond, parce que ceux qui réclament que ce travail-là soit fait aussi sont eux aussi trop pris dans l’urgence pour se poser (y compris les bonnes questions).

Ce que nous dit également la mesure, c’est que l’État souffre lui-même de schizophrénie en jetant chaque nuit des personnes à la rue (et rien qu’hier soir, un de ces migrants y a été renvoyé par la police sans ses chaussures !), en prenant chaque jour des mesures anti-mendicité plus ridicules les unes que les autres et en ramassant d’autres personnes de peur qu’elles ne meurent de manière trop flagrante sous sa responsabilité. Que sa politique « ferme mais humaine » ne l’est tellement pas qu’il en est lui-même réduit à ramasser les restes de ses incuries et de ses ignominies.

Pour conclure ce point-ci aussi de manière positive, terminons en disant que oui, il faut mettre les gens à l’abri et admettons qu’il faille le faire de force. Mais ne nous soustrayons pas encore aux questions que ça pose, sous peine de devoir recommencer encore et encore, comme on doit le faire depuis des décennies.

En attendant, voici une liste non exhaustive et donc à compléter des endroits où s’adresser pour venir en aide aux sans-abris : https://annelowenthal.wordpress.com/2012/02/01/liste-des-appels-pour-urgences-sociales-sdf-regulierement-mise-a-jour/